L’espace entre les barreaux

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L’espace entre les barreaux.

Je n’ai pas manifesté le 30 janvier, préférant accompagner mon fils à ses activités plutôt que participer à une manifestation dont je doutais de l’impact. Cela ne signifie pas que la prolongation de l’état d’urgence m’indiffère. Bien au contraire. À défaut d’avoir foulé le pavé et pour contribuer à la lutte contre l’état d’urgence, je vais essayer d’expliquer en quoi il est profondément dangereux, et j’enverrai cet argumentaire à tous mes contacts qui, honte à eux, ne passent jamais par ici.

Balayons d’abord l’argument de la protection contre les attentats. L’état d’urgence n’a qu’une utilité très marginale de ce point de vue. Se protéger contre les attentats, c’est d’abord évidemment avoir une politique sociale qui ne crée pas de désespérés prêts à tout pour se venger. Avoir une politique internationale qui ne fasse pas de ce pays l’ennemi de tous les opprimés de la terre. D’un point de vue purement policier, lutter contre le terrorisme, ça n’est pas donner de grands coups de pieds dans une fourmilière, mais avoir des services de renseignement efficaces, ancrés dans le terrain. Or, chaque affaire récente, Merah, Charlie, le 13 novembre, a mis en lumière les nombreux dysfonctionnements des services chargés de prévenir les attentats. Et aussi bien les récentes lois sécuritaires que la prolongation de l’état d’urgence se contentent d’accorder toujours plus de moyens à des services qui ne fonctionnent pas, sans chercher à corriger d’abord leurs dysfonctionnements.

L’état d’urgence est par ailleurs générateur d’injustices, discriminatoire, clivant. Il va probablement créer plus de vocations à combattre l’État qu’il n’empêchera d’attentats. Il enrichit le terreau sur lequel se développe ce qu’il prétend combattre.

L’état d’urgence est donc surtout une opération de communication, pour essayer de faire croire à faible coût que nos bons bergers agissent pour nous protéger, mais sans engager la moindre action politique de fond.

Mais les innombrables détournement de l’objet initial de la loi, notamment toutes les interdictions des manifestations contre la COP 21, montrent que c’est aussi un outil que le gouvernement compte utiliser pour faire taire les oppositions toujours plus fortes à sa politique. Donc pour bâillonner l’expression démocratique et renforcer son pouvoir en muselant tous les contre-pouvoirs. De loi en loi, les juges perdent chaque jour davantage leurs capacités à dissuader les abus de pouvoir de l’exécutif, et l’équilibre des pouvoirs, censé nous prémunir contre les excès de pouvoir, est de plus en plus profondément déséquilibré.

Mais l’état d’urgence est plus que ça.

L’état d’urgence, c’est l’état d’arbitraire, c’est l’incarnation du procès de Kafka. Chacun⋅e peut du jour au lendemain se retrouver assigné⋅e à résidence sur la foi d’une dénonciation anonyme, d’une erreur d’interprétation de ses recherches Internet, d’une phrase maladroite… Bien sûr, beaucoup se croient à l’abri de l’arbitraire, parce que, évidemment, la foudre frappe au hasard, mais on sait bien que ses dés sont pipés. Si l’on n’est pas musulman, basané, gauchiste, on peut se sentir à l’abri, serrer les fesses en se disant qu’il y a de la marge avant que notre porte soit défoncée au milieu de la nuit, que statistiquement, les risques d’erreur sont faibles. Chacun se dit qu’Archibald Buttle, ce sera quelqu’un d’autre. N’importe qui mais pas nous. C’est un dangereux pari, que l’on est à peu près sûr de perdre sur le long terme. Un jour ou l’autre, quoi qu’on ait fait ou pas, la machine infernale et aveugle rattrapera chacun⋅e de nous.

L’état d’urgence confère des pouvoirs exceptionnels à l’exécutif (gouvernement, préfets, police), quasiment sans contrôle. Sont visés tous les individus pour lesquels existent des « raison sérieuses de penser » que leur « comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics ». Il ne s’agit donc plus de réprimer des crimes en se basant sur des preuves, mais de prévenir des actes hypothétiques en ne se basant que sur des présomptions à partir du comportement de quelqu’un. Et le « terrorisme » n’est même plus évoqué, l’exception concerne le champs infiniment vaste, flou et fourre-tout du « trouble à l’ordre public ».

Bien sûr, ce nouveau régime n’est pas un changement de fond, mais juste d’échelle. L’état de droit que beaucoup opposent à l’état d’urgence est surtout l’état du droit des dominants. Bien sûr, ceux qui font les lois, les parlementaires, ceux qui les font appliquer, les magistrats, et ceux qui nous les font accepter, les éditocrates, font partie d’une même classe, la bourgeoisie, dont ils défendent les intérêts. Mais cette classe n’est pas uniforme, et de même qu’il existe des dictateurs bienveillants, on trouve parfois des bourgeois libéraux. Avec l’urgence, c’est l’échelle qui change. Se réduit comme peau de chagrin la proportion de libéralités qui rendaient la situation vivable pour la majorité d’entre nous.

Nous vivons en cage, mais les barreaux en étaient suffisamment espacés pour permettre de respirer, rêver, se croire libres. Se croire libres. Dire à peu près ce qu’on veut. Contester l’ordre établi, dans certaines limites, sans finir systématiquement au trou. Cet espace entre les barreaux entretient l’illusion et, finalement, rend la survie possible pour beaucoup. Si l’on n’avait cette illusion de liberté, quelles autres solutions aurions-nous que de lutter, essayer de briser la cage ou nous en échapper ? L’espace entre les barreaux est suffisant pour faire mine de ne pas les voir, se persuader qu’ils n’existent pas, et s’inventer une petite vie, peu folichonne, mais pas désespérée.

C’est l’espace entre les barreaux qui ces jours-ci rétrécit. L’état d’urgence permanent ne nous fait pas entrer de plein pied en dictature. Pas plus que les lois sécuritaires qui se succèdent. Ou que la mise sous tutelle de la magistrature par un zélateur de la matraque. Mais chacune de ces mesures réduit insensiblement l’espacement des barreaux, les petits espaces de liberté où nous nous échappions, où nous prenions une gorgée d’air. Fini le droit de manifester. Fini le droit de dire des conneries et de critiquer.

Ça n’est pas la guillotine qui se dresse devant nous. Mais le garrot qui lentement se resserre autour de notre cou.

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