Ne rien lâcher

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Les médias se sont fait l’écho ces derniers jours d’un soutien assez massif de mes concitoyens à la possibilité de pouvoir déchoir de la nationalité française des français nés en france mais possédant également une seconde nationalité. Les chiffres avancés sont largement sujets à caution, provenant d’une entreprise spécialisée dans la manipulation de l’opinion. Mais, même très exagérés, je pense qu’ils reflètent partiellement l’état de l’« opinion ». Pire, de nombreuses personnes ayant le cœur à gauche ne semblent pas voir de problème avec cette proposition. Il me semble donc être du devoir de quiconque perçoit la danger d’une telle mesure, de prendre la parole pour expliquer ce danger.

Je suis assez peu à l’aise, cependant. D’abord, parce que j’ai beaucoup de mal à comprendre le nationalisme, l’attachement à une nationalité. C’est un concept qui m’est parfaitement étranger. Si je devais me définir, « français » serait un des derniers mots qui me viendraient à l’esprit. Je n’ai choisi ni de le devenir, ni de le rester, et l’être m’indiffère. À vrai dire, si j’avais le choix, je préfèrerais me débarrasser de cette étiquette, comme je me suis débarrassé de l’étiquette « chrétien » que l’on m’avait également accolée à la naissance. Je voudrais m’en débarrasser pour ne pas être considéré comme solidaire des crimes commis au nom de ces étiquettes. Je préfèrerais largement un passeport d’apatride ou de citoyen du monde.

L’autre raison pour laquelle ce sujet me parait piégé, est que je suis persuadé que cette proposition est avant tout une manœuvre politicienne de Valls. Soit dans le cadre de sa stratégie consistant à faire exploser le PS et à provoquer une recomposition propice à sa candidature de 2022, soit pour détourner le débat, la mesure provocante masquant l’inscription dans la constitution de la substitution de l’État de sécurité à l’État de droit. La manœuvre est assurément purement politicienne, élément d’une tactique sans aucun rapport avec l’intérêt public, mais le trouble que provoque cette mesure, les hésitations chez nombre de citoyens, nécessitent que l’on réponde aux manœuvres politiciennes par des arguments politiques.

La proposition d’inscrire dans la constitution la déchéance de nationalité est infamante pour plusieurs raisons. Elle devrait tout d’abord poser un sérieux problème aux socio-démocrates, aux électeurs du PS, car c’est une mesure qui va à l’encontre des dernières valeurs que ce parti prétendait incarner. Depuis sa conversion à l’économie de marché dans les années 1980, le PS a fait des combats sociétaux son signe distinctif. Le seul réel progrès qui a marqué les gouvernements Jospin et Ayrault est une avancé vers l’égalité des droits indépendamment de ses préférences sexuelles. Jusqu’aux récentes déclarations de Valls enterrant le droit de vote pour tou·te·s aux élections locales, le PS prétendait également défendre l’égalité de tous et toutes, indépendamment de ses origines. Dans les faits, les dernières timides mesures dans ce domaine remontent à la fin des années 90, quand Jospin a parcimonieusement régularisé quelques sans-papiers et rétabli l’attribution automatique de la nationalité française aux enfants nés en france et y séjournant. Depuis, Hollande a enterré tant l’extension de la citoyenneté (par le droit de vote) que la lutte contre les discriminations, au premier lieu desquelles le harcèlement policier par les contrôles au faciès. Mais malgré l’absence de mesures concrètes, la défense de l’égalité des droits restait au cœur du discours du PS, notamment comme un moyen de se différencier de Sarkozy. En proposant de pouvoir déchoir de la nationalité française des citoyens nés en france mais qui ont acquis via leurs parents une seconde nationalité, le PS rompt avec son discours traditionnel égalitariste et intégrationniste. Il abandonne un des derniers marqueurs qui le différenciaient des droites plus ou moins extrêmes. Il trahit des millions de citoyens qui ont le cœur à gauche et espéraient qu’il soit une alternative aux valeurs réactionnaires, fermées, racistes, portées par une grande partie des droites.

Au-delà de ce reniement et de cette trahison des espoirs des citoyens qui espéraient encore que le PS symbolise une alternative de gauche, placer la déchéance de nationalité au cœur du débat politique est surtout une formidable victoire pour le Front National, une étape de plus de la « lepénisation des esprits ». Depuis toujours, le fonds de commerce du FN est de désigner les immigrés originaires d’Afrique, les « Arabes », comme cause de tous les problèmes des « français de souche ». Pour le FN, on nait français par son sang, mais on ne peut pas le devenir. Le FN a toujours fait une distinction entre des citoyens « de souche » et d’autres, citoyens uniquement « de papiers », des ennemis intérieurs, même s’ils sont nés ici, ont grandi ici, et n’ont dans leur vécu rien qui les distingue d’un quelconque autre enfant né ici. Pour gagner des voix, le FN a policé son discours. Il ne parle plus des « Arabes » mais des « islamistes », et sans doute bientôt des « bi-nationaux ». Il ne crie plus officiellement « les Arabes à la mer », mais « la france, on l’aime ou on la quitte ». Les mots changent, mais ne sont dupes que celles et ceux qui le veulent bien : la cible reste la même.

En affirmant qu’il est acceptable que des citoyens nés français puissent perdre cette nationalité au motif qu’ils en possèdent une seconde, l’exécutif valide cette antienne du FN, il affirme que le FN a raison, qu’il existe bien deux catégories de citoyens, ceux dont l’appartenance à la communauté nationale est irréfragable, et ceux qui seront toute leur vie en sursis. Les « français » et les « Arabes ». Valls et Hollande affirment que Jean-Marie Le Pen avait raison depuis le début. Voilà la victoire qu’ils offrent à l’idéologie raciste.

Enfin, n’oublions pas l’effet domino, ou ce que Tristan appelle l’histoire de la petite brèche. Cette histoire de déchéance de nationalité peut sembler dérisoire, puisque c’est une mesure symbolique qui en pratique ne sera jamais appliquée. Mais justement, elle touche à un symbole, elle marque l’abandon par le PS d’une des valeurs fondamentales qu’il prétendait défendre, le droit du sol, lier la citoyenneté au fait d’être ici, et non uniquement à l’hérédité. Le tabou brisé, il n’y a plus de limites. D’abord pour étendre la mesure à d’autres crimes, par exemple les agressions contre les flics comme le réclamait Sarkozy. Une fois la pilule du fichage génétique pour les délinquants sexuels avalée, il n’a fallu que quelque années pour que ce fichage concerne quiconque se fait arrêter, même pour le motif le plus futile. Les mesures censées lutter contre le terrorisme après le 13 novembre ont immédiatement été appliquées à de simples militants politiques qui envisageaient de manifester pour le climat. Vu cette accélération, il ne fait guère de doute que la déchéance de nationalité sera très rapidement étendue à d’autres délits. Dans l’indifférence générale. Mais puisqu’on touche aux tabous, il est surtout à craindre qu’une fois le droit du sol enterré, Hollande et Valls s’attaquent à d’autres combats historiques de la Gauche, notamment, en cette période de « guerre » autoproclamée, l’interdiction de la torture et de la peine de mort. Procès d’intention ? Relisez leurs cris d’orfraies d’il y a cinq ans contre la déchéance proposée par Sarkozy. Après un pareil reniement, qui peut juger de quoi ils sont capables ? D’autant qu’ils ne cessent de recourir à des métaphores guerrière. Or, à la guerre comme à la guerre… Qui s’opposera à ce que les flics usent de pressions psychiques et physiques contre un présumé terroriste, si c’est pour déjouer un attentat ? Quand à la peine de mort, son retour est déjà amorcé, via les exécutions extra-judiciaires (lorsqu’hors des frontières, l’armée mène des actions pour éliminer un citoyen français sans même qu’il ait eu droit à un procès), ou les projets d’exonérer les flics de toute responsabilité lorsqu’ils tuent quelqu’un. Si aujourd’hui, la Gauche recule sur le droit du sol, demain elle engagera en bien mauvaise posture les combats contre le retour de la torture et de la peine de mort. C’est pour cela, aussi, qu’il ne faut rien lâcher.

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