Lendemains de jour de la gentillesse

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J’ai essayé de garder ce ouikende un relatif silence sur les réseaux sociaux. Par pudeur et pour ne pas réagir à chaud. Car de tels évènements invitent à interroger ses convictions, à réfléchir, à prendre du recul, avant de réagir. (ou à faire comme tout le monde et trouver les éléments de langage pour justifier en quoi ces évènements n’ont pas ébranlé certaines de mes convictions). J’essaie de lire tout ce que je vois passer. L’information, l’analyse, la réflexion, sans doute ce qui manque le plus en ce moment, en tout cas vu depuis Twitter.

Petit point d’étape de mes réflexions, surtout rédigé pour moi, comme mémo.

Des mesures liberticides.

Je voulais d’abord me garder de toute remarque liée aux politiques sécuritaires, et en particulier à la loi rance. Ma morale trouve indécent de ne pas respecter un délai avant d’embrigader des morts dans mes combats. La loi rance a été votée il y a trop peu de temps pour qu’un fait divers ait la moindre signification par rapport à son efficacité. Surtout, je pense que le débat autour de ces lois ne doit pas se concentrer sur leur seule efficacité. Obliger tout le monde à porter un bracelet divulguant sa position en permanence aux autorités serait sans aucun doute efficace pour lutter contre le crime. Mais ce serait tellement totalitaire que c’est de mon point de vue inacceptable, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Il en va de même de la surveillance de masse. Quelle que soit son efficacité dans la lutte contre des attentats, les régressions démocratiques qu’entrainent cette surveillance sont inacceptables. Les exactions déjouées ou celles menées à leur terme ne changent rien à ma conviction que les lois sécuritaires sont profondément dangereuses pour une société que se veut libre et démocratique.

Des flics.

Vendredi soir, des flics ont sauvé des vies. Ils se présentent comme en janvier sous leur meilleur jour, comme des protecteurs. Mais je n’oublie pas que par leur attitude quotidienne, les contrôles au faciès, les remarques racistes, les violences impunies… d’autres flics, peut-être les mêmes, sont les petites mains qui construisent et protègent une société inégalitaire, excluante, propice à la création de vocations terroristes. Qu’ils puissent ponctuellement nous protéger ne change rien à leur fonction première de bras armés de l’arbitraire et du totalitarisme.

Je n’oublie pas non plus que lors de la majorité des guerres depuis un siècle, les militaires ont tué bien plus de civils que de combattants. Je suis un civil, je ne me sens vraiment pas protégé lorsque tous les matins sur le chemin de l’école mon gamin croise des apprentis rambos hérissés d’armes de guerre. Bien au contraire, je sais bien que s’il devait y avoir la guerre, une vraie guerre comme en Syrie, nous serions les premières victimes de leurs balles.

De la violence.

Je ne vois pas d’intérêt à s’exprimer sur « le terrorisme », pour le vouer aux gémonies comme pour le défendre d’ailleurs. Le terrorisme, la violence, ne sont que des outils. Je ne suis ni contre les marteaux, ni contre le bricolage. Je n’aime pas celui qui utilise un marteau pour tuer des innocents, ni celui qui bricole pour installer des barbelés autour de sa pelouse. Mais je n’ai rien contre celui qui plante un clou pour accrocher une photo de ses enfants. La violence est partout dans notre société. Le terrorisme est une utilisation de la violence dont la cible réelle n’est pas sa victime directe, mais une partie de la société que l’on cherche à effrayer pour lui imposer sa volonté. Un licenciement est une forme de violence. Moins fatale qu’une balle de fusil, mais aux conséquences bien plus graves qu’un coup de poing. Licencier toutes les têtes qui dépassent, les syndicalistes, les grandes gueules, c’est une forme de violence destinée à frapper les autres salariés et à les dissuader de revendiquer. Une forme de terrorisme de basse intensité, qui ne tue pas directement (mais parfois à long terme, cf le nombre de suicides consécutifs à des licenciements ou des rapports de travail violents). Je ne suis ni pour ni contre les marteaux en soi. Je condamne ceux qui font des marteaux une utilisation que je juge illégitime.

De la guerre

Chacun propose sa narration des évènements. La narration des idéologues d’ISIS est celle d’une guerre entre l’Islam et l’occident. Ils veulent obliger chacun à choisir son camp. Espérant ainsi que ceux que l’occident rejette rejoignent leurs rangs (cf Nader Atassi). C’est une logique similaire chez tous les faucons, les adeptes d’un choc des civilisation, d’une « guerre ». Ils invitent à choisir un camp. Valls ne dit rien d’autre. C’est la guerre, je suis le chef de guerre, quiconque ne me soutient pas est un traitre. Désolé Manuel, mais je ne crois pas au choc des civilisations, et si tu arrives à engager la société dans cette voie mortifère, je rejoindrai pour ma part le camp des non alignés, des contempteurs des dieux et du marché.

De la peur

Bien sûr que j’ai peur. Ça me semble humain et sain. L’important n’est pas de ne pas avoir peur. C’est de réussir à faire avec pour ne pas la laisser nous dicter nos choix. D’après les statistiques de la prévention routière, en 2014 environ 300 piétons et 159 cyclistes ont été tués par des voitures. À chaque fois qu’il sort dans la rue, à chaque fois que nous partons faire une balade en vélo, mon fils risque bien plus d’être blessé par un automobiliste que par un terroriste. Dans la rue, le danger vient des conducteurs de véhicules à moteur bien davantage que des barbus qui reviennent de la mosquée d’à côté. Mais avoir peur des automobilistes ne m’empêche pas de prendre mon vélo chaque fois que j’ai besoin de sortir. Et la crainte des attentats ne m’empêchera pas de retourner picoler à des terrasses parisiennes.

Il ne faut pas se laisser dominer par sa peur, mais il ne faut pas non plus se tromper de danger. À mesure que les heures passaient dans la nuit de vendredi à samedi, je prenais conscience d’être encerclé, coincé entre le marteau et l’enclume, comme l’a fort justement titré quelques heures plus tard l’éditorial de Bastamag. Entre les haineux qui tirent dans le tas et ceux qui exploitent l’occasion pour affermir leur contrôle. Et, en définitive, les seconds sont bien plus dangereux que les premiers. Quelle que soient l’horreur du terrorisme aveugle, il représente des drames individuels sans incidence sur notre destin collectif. Les dirigeants politiques ont un pouvoir de nuisance sans commune mesure. Ce sont eux qui lentement mais sûrement nous arrachent toutes les libertés, tous les droits durement acquis par les générations de nos parents. Ce sont eux qui créent les conditions du chaos pour ensuite décréter l’état de guerre justifiant toutes les mesures d’exception. Les obscurantistes peuvent tuer des humains par milliers, mais pour étouffer les libertés, les fondements d’une société plus juste et émancipatrice, il faut le vote des élus du peuple.

En vrac

  • ratonnades à Pontivy. L’extrème-droite bretonne s’est lâchée et a tabassé tous les basanés qui lui tombaient sous la main ;
  • quelques pensées de Sam Sinai : exprimer sa compassion sur les réseaux sociaux ne sert pas à grand chose et est souvent une forme inconsciente d’auto-promotion, pour dire qu’on est quelqu’un de bien. Cela montre aussi que notre émotion est à géométrie variable (combien ont exprimé de la compassion pour les victimes d’attentats similaires, par exemple la veille à Beyrouth ?) et montre aux terroristes que leur plan de communication fonctionne bien. « Nous devons arrêter de pleurnicher. Ça n’aide pas. Si lutter contre le terrorisme vous intéresse vraiment, ravalez vos émotions, oubliez-les, et consacrez du temps et de l’énergie à trouver une solution rationnelle sur le long terme. Trouver une solution politique prend du temps, nécessite de l’engagement et des débats dépassionnés. Nos leaders et les médias font l’exact opposé, ils utilisent nos émotions pour nous liguer contre d’autres tribus. Pratiquement tout le monde instrumentalise ces évènements pour pousser ses théories. Que l’on soit pour ou contre les armes, l’immigration, l’interventionnisme, tout le monde récupère ces évènements pour rallier des gens à sa cause. Il est de notre devoir de refuser de suivre les pulsions que nous dictent nos émotions, et de réagir de manière informée et logique. » Amen ;
  • les services de renseignement le confirment : on n’apprend pas à fabriquer une bombe en en lisant la recette sur Internet. Artificier est un métier complexe. Article à faire lire aux parlementaires qui voudraient faire surveiller quiconque a lu la notice Wikipédia du peroxyde d’acétone ;
  • les articles des vieux médias enjoignant de ne pas relayer de rumeurs sur Internet m’amusent beaucoup. Les gratte-papiers s’attachent à leurs derniers privilèges et exigent d’avoir le monopole de la diffusion de rumeurs. Mais dans la nuit de vendredi à samedi, ils étaient autant dans le noir que n’importe qui, et, qu’ils le veuillent ou non, ce sont les témoignages de milliers d’anonymes sur les réseaux sociaux qui ont dressé par petites touches le portrait le plus juste de cette nuit. Journalistes, faites votre boulot, enquêtez, mais ne cherchez pas à décrédibiliser les voix de la foule. Wikipédia a montré que les foules peuvent aussi parfois savoir ;-)

Merci à David, Yves et Goofy pour les corrections. J.L. Jouannic m’a signalé que j’avais confondu Pontivy (Morbihan) avec Pontigny (dans l’Yonne).

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