La Main Rouge

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Ce matin, en revenant de l’école, je me suis arrêté chez le marchand de journaux, histoire de voir s’il n’avait pas reçu des nouveautés dans le présentoir planqué dans un recoin de sa boutique où il mélange allègrement la presse d’opinion de gauche et d’extrême droite. Surprise, le présentoir ne contenait que le Figaro et Libé. Le buraliste m’a expliqué qu’un agent de police était passé un peu plus tôt. Il était tombé sur une Une sarcastique qui lui avait déplu, et avait décidé de confisquer tous les journaux et de les remplacer par d’autres titres.

Troublé, je suis entré dans la librairie voisine où je trouve parfois quelques revues. J’avais à peine évoqué l’incident avec la libraire qu’elle me montrait, attristée, les rayonnages où elle se faisait un point d’honneur de toujours proposer les grands noms de l’écologie politique : Dumont, Gorz, Illich… À ma grande surprise, toutes les étagères ne présentaient plus que la couverture d’une unique revue, l’Information agricole. Un représentant de la FNSEA était passé la veille faire du ménage, il avait confisqué certains ouvrages et les avait remplacés par la revue de son organisation. La libraire n’avait rien pu dire, c’était la Loi. Elle m’expliqua qu’en 2014, une loi avait été votée qui permettait à la police d’empêcher l’accès aux sites Web dont elle estimait que le contenu pouvait troubler l’Ordre. Le texte était entré en application début 2015 et rapidement, plusieurs sites avaient étaient bloqués. Les internautes qui essayaient d’y accéder étaient redirigés vers le Ministère de l’intérieur où on leur expliquait le danger du site, et les interrogeait sur les raisons qui les avaient poussés à vouloir le consulter.

La procédure était si simple qu’elle eut rapidement beaucoup de succès. Rapide, efficace, ce blocage des contenus dangereux fut étendu dans les mois suivants. Aux sites critiquant les Élites de la nation. À ceux défendant l’anorexie. À ceux diffusant des informations susceptibles de nuire à la Compétitivité de l’Économie Nationale. La liste des contenus dont la police pouvait ainsi interdire l’accès sans la lourdeur d’une procédure contradictoire devant un juge comporta rapidement plusieurs centaines de cas. Mais, parallèlement, on s’avisa que quelques technophobes, rétifs à l’usage d’Internet, s’informaient encore en lisant des livres et des journaux en papier. Et qu’il serait sans doute utile d’étendre le blocage aux kiosques à journaux, aux librairies et aux bibliothèques. Les syndicats de fonctionnaire de police protestèrent. S’ils ne contestaient pas l’utilité de la démarche, ils demandaient plus d’effectifs pour pouvoir faire quotidiennement la traque aux contenus licencieux chez les distributeurs de papiers. En cette période d’austérité où l’embauche de fonctionnaires n’était pas à l’ordre du jour, le gouvernement hésitait.

Il fut heureusement une nouvelle fois tiré d’affaire par une association citoyenne, la Manif pour tous. Celle-ci avait acquis depuis des mois une expérience en contrôle de la moralité des bibliothèques. Elle disposait d’un efficace réseau de retraités qui épluchaient le contenu des bibliothèques et en faisait retirer tous les ouvrages qui participaient au Déclin de la France en prétendant que l’identité était une construction sociale et non un don du Bon Dieu. Ravi, le gouvernement sauta sur l’occasion et adouba les forces vives de la nation, associations citoyennes comme LMPT ou syndicats d’entrepreneurs comme le MEDEF et la FNSEA : elles pourraient désormais assister la Police Nationale dans sa Mission de choix des contenus que les citoyens ont le droit de consulter. En quelques mois, la nouvelle législation était en place, sans la moindre résistance et à la satisfaction unanime du peuple : après tout, ne s’agissait-il pas de défendre Notre Liberté contre la Barbarie ?

Tout ceci n’est bien entendu qu’une complète fiction, issue de mes délires paranoïaques. Depuis quelques heures, la police a bloqué l’accès à un site, avant que moindre juge se soit prononcé sur le contenu de ce site. Mais nous sommes en démocratie, et ce précédent n’ouvre en rien la voie à quelques dérives liberticides.

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