Weber libre c’est souvent Weber seul

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Comatant un matin dans le RER, je pensais tristement à l’échec de mon dernier projet à trouver un public, et ai partagé ma désillusion : « Créer des produits indépendants des silos où s’agglutine la majorité, c’est se condamner à n’être utilisé que par une poignée de geeks :( ». Stéphane Bortzmeyer m’a répondu en me bottant le cul : « Je ne vois pas d’arguments à l’appui de cette thèse pessimiste. Anecdote perso : un Monsieur Sérieux Costard-Cravate et tout m’avait dit, en parlant du (alors très récent) Google. “Pas d’avenir, ce n’est pas réaliste de faire une page d’accueil sans pub. Et elle est trop triste, Mme Michu n’en voudra pas”. Donc, avant de dire que ça n’arrivera jamais, faut argumenter. » Comme je le lui ai promis, voici un peu de contexte.

Il y a un mois et demi qu’une application sur laquelle j’ai travaillé presque un an est disponible dans l’épicerie Mozilla. Elle a été téléchargée 64 fois, essentiellement par des connaissances auxquelles je demandais de tester. La principale raison est évidemment que j’ai complètement délaissé les 90% de boulot nécessaire à la réussite d’un projet : la mercatique. Par aversion pour cette discipline, par ignorance de ses mécanismes (et accessoirement à cause de soucis personnels qui me tiennent éloignés du clavier ces jours-ci), je n’ai pas du tout fait de réclame pour donner un peu de visibilité à mon projet. Ni annonce sur DLFP, ni site Web dédié, ni guérilla-ramdam.

Il est cependant une autre raison à l’absence d’utilisateurs de ce bouzin, une raison inhérente au choix à l’origine du projet. J’ai décidé de faire une application HTML uniquement cliente, capable de fonctionner indépendamment de tout serveur. Parce qu’à partir du moment où un serveur entre en jeu, même s’il est libre et que chacun peut aisément l’auto-héberger, on assiste à la création d’un silo. Loi de l’attraction, l’information va à l’information, s’agrège là où elle est déjà présente (oui, je sais, c’est une affirmation gratuite, purement empirique, que rien ne vient étayer). L’application peut donc fonctionner de manière complètement autonome, dans n’importe quel navigateur ou installée sur un ordinateur/un téléphone. Un usage idéal pour les gens qui n’utilisent qu’un seul terminal, typiquement un ordiphone. Mais pas pour ceux qui possèdent plusieurs terminaux, et veulent les synchroniser, pousser un article depuis leur ordinateur vers leur téléphone pour le lire dans les transports par exemple. L’application gère ce cas et propose une solution de synchronisation, via la technologie remoteStorage. Et c’est là où le bât blesse. Pour pouvoir vraiment utiliser le machin, les seules personnes qui pourraient être au courant de son existence ont besoin d’un compte sur un serveur remoteStorage. Soit installer sa propre instance d’un tel serveur (donc disposer d’une machine et savoir y administrer une application Node.js), soit créer un compte, encore un, chez l’unique fournisseur tiers existant à ce jour et ma connaissance, 5apps.com.

Parmi les utilisateurs potentiels de l’application, combien feront l’effort d’installer leur propre serveur ou de créer un compte chez 5apps ? Tout au plus une poignée. La solution pour commencer à attirer des utilisateurs serait que je propose moi-même un tel service, intégré à l’application. Un serveur remoteStorage, la possibilité d’y créer un compte simplement depuis l’application, un peu de documentation et quelques outils annexes, et le tour était joué. Mais je n’ai pas envie d’en passer par là. D’abord parce que je n’ai pas trouvé de nom de domaine cool pour héberger ce service. Parce que je n’ai ni les compétences ni le temps pour héberger de manière sûre des contenus de mes utilisateurs. Et surtout parce que créer un tel site serait nier le but original de l’expérience, créer une application HTML décentralisée, qui ne nécessite pas de serveur central. Je ne veux pas recréer un point de concentration alors que l’architecture du projet permet de s’en passer. Mais ce faisant je demande à mes utilisateurs potentiels un effort, gérer eux-mêmes leur solution de synchronisation. Et cela, seule une petite poignée de geeks saura et voudra le faire.

On pourrait imaginer un vélo à assistance thermique, avec un petit moteur fonctionnant à l’huile de tournesol. Pour s’émanciper de ces grands nuisibles que sont les pétroliers, il suffirait de cultiver sur son balcon quelques plants de tournesol, récolter les graines, les broyer pour en extraire l’huile (désolé je suis un très mauvais chimiste), utiliser ce carburant pour tous nos déplacements et devenir ainsi plus autonome. Je suis sans doute pessimiste ou aigri, mais je doute que grand monde fasse les quelques efforts nécessaires pour mettre en œuvre une telle solution et s’émanciper.

Et il en va ainsi de nos incessantes tentatives pour lutter contre les forces à effet centripète en œuvre sur les réseaux. Tant que nous ne trouverons pas de solution au moins aussi simple, pratique et d’apparence peu coûteuse, que les silos, nos efforts ne toucheront qu’une poignée d’activistes.

Mais bien sûr, comme le dit Stéphane, et le rappelaient Laurent Chemla et Eric Walter, en ligne, rien n’est jamais joué. Et le pessimisme ne doit pas nous dissuader d’essayer encore et toujours d’inventer de nouvelles pistes. Nul n’est besoin, toussa. Je vous laisse là et retourne m’excaver le ciboulot pour essayer de trouver une solution de synchronisation décentralisée et grand public.

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