Pour un navigateur public

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Je suis retombé récemment sur cette passionnante introduction sur la naissance des standards qui régissent le Web, rédigée par Karl. Il y rappelle entre autres comment XHTML 2, le successeur de HTML 4, est mort. Quelques forgeurs de navigateurs, Apple, Mozilla et Opera, ne voulaient pas entendre parler de la voie XML choisie par le W3C, et ont décidé d’implémenter un simple dérivé de HTML 4, HTML 5. Sans implémentation, XHTML 2 est restée une spécification de papier, morte-née (et je le regrette amèrement, car elle aurait permis au Web de bénéficier du vaste et vivant écosystème d’outils autour de XML). Ce sont donc les éditeurs de navigateurs, et non la communauté investie dans les groupes de travail du W3C, qui ont décidé de la voie que devait prendre le Web.

Les exemples similaires sont nombreux. En 2007, JavaScript s’apprêtait à connaitre une très importante évolution (ES4) qui aurait démultiplié ses capacités. Microsoft a refusé d’implémenter cette version de la spécification (elle aurait permis au Web de devenir une plateforme applicative attractive et concurrente de la poule aux œufs d’or Office). Comme IE était alors le navigateur majoritaire, ce véto a été fatal à ES4, et les développeurs JavaScript ont dû attendre de nombreuses années avant de disposer d’un langage mature pour créer de meilleures applications. Plus anecdotique, Mozilla a refusé récemment d’implémenter la spécification JSON LD, proposée par un groupe de travail du W3C. Ce refus risque d’enterrer cette fonctionnalité, comme a également été enterrée la possibilité de disposer dans le navigateur d’une base de données comprenant SQL, Mozilla ayant préféré IndexedDB à WebSQL. Enterrées également, par Google cette fois, l’API microdata ou les régions CSS. Et tant d’autres fonctionnalités, /ad nauseam/.

En tant que créateur et utilisateur du Web, toutes ces décisions me frustrent, car elles stérilisent de nombreuses routes, m’empêchent de coder bien des rêves, ou du moins me contraignent à d’épuisantes acrobaties. Et je m’interroge de plus en plus sur ce pouvoir démesuré des fabricants de navigateur de décider sans appel des technologies qui façonnent le Web. En ce domaine au moins, « Code is law », ce sont les éditeurs de navigateurs qui écrivent les lois du Web. Mon seul pouvoir, en tant que pronétaire, est de favoriser l’un des éditeurs. En effet, leur pouvoir dépend essentiellement de leur part de marché. Sur le mobile, Mozilla est inexistant car la présence de Firefox est encore dérisoire, ce sont donc Apple et Google qui ont un droit de vie et de mort sur l’évolution des spécifications nécessaires pour créer des applications mobiles. On se souvient de comment Apple a utilisé ce pouvoir pour porter un coup fatal à Flash.

La situation n’est certes guère différente de la démocratie parlementaire. Ici on élit des membres du parti Blanc Bonnet ou du parti Bonnet Blanc, mais les uns comme les autres façonnent une fois élu et main dans la main des lois conformes à leurs seuls intérêts, sans se soucier de leurs mandants. Là, je donne du pouvoir à Mozilla en utilisant Firefox, mais Mozilla, comme ses semblables, se soucie comme d’une guigne de mon avis.

L’initiative Webizen du W3C pourrait être intéressante. Pour l’instant la plupart des législateurs du W3C sont des entreprises qui n’y défendent que leur intérêt à court terme, remplir de blé les poches de leurs actionnaires (il y a également quelques organismes publics, laboratoires ou université, j’ignore quel est leur impact). Webizen voudrait permettre à tous les citoyens du Web de faire davantage entendre leur voix. C’est un pas dans la bonne direction, mais je pense que cela restera symbolique tant que les éditeurs de navigateurs auront le dernier mot, en choisissant d’implémenter ou non les lois votées. Webizen peut permettre aux citoyens de mettre un pied au siège du pouvoir législatif. Mais tant qu’ils n’auront aucun contrôle sur l’exécutif, et notamment les forgerons de navigateur, leur pouvoir de décision restera tout théorique.

Pour prendre le contrôle du Web, pour en faire un espace démocratique, c’est donc sur les éditeurs de navigateurs que les citoyens doivent peser. Idéalement, je suis partisan d’une socialisation des fondeurs de brouteurs, c’est à dire leur prise de contrôle par les internautes. Mais je reconnais que les conditions n’en sont peut-être pas encore réunies, et qu’il faudra sans doute dans un premier temps se contenter d’alternatives moins radicales.

La solution la plus évidente serait un projet de R&D international, mené par des laboratoires publics sous l’égide de l’ONU, de l’Unesco, de l’AIT ou d’une quelconque structure internationale représentant les citoyens (je ne suis pas partisan de la « démocratie représentative », et ne considère aucunement l’ONU ou l’Unesco représentatives des citoyens, c’est juste pour illustrer l’idée). Après tout, le Web offre d’énormes perspectives, tant sociales qu’économiques, et je trouve complètement délirant que la R&D dans ce domaine soit abandonnée au secteur privé, alors que c’est un sujet qui concerne au plus haut point l’ensemble des citoyens. La mutualisation des moyens devrait rendre la question du financement d’un tel projet anecdotique. Et si les participants s’y investissaient vraiment, et s’en donnaient les moyens, le navigateur développé pourrait rapidement obtenir les parts de marché nécessaires pour avoir voix au chapitre à la table de spécification. Il « suffirait » qu’il devienne le navigateur par défaut dans tous les service publics mondiaux, les écoles, etc. L’embryon d’un tel projet existe, c’est le navigateur Amaya, dont le développement a malheureusement été arrêté il y a plusieurs années.

Sur le papier, cette option ne me semble pas du tout utopique, il suffirait d’un peu de volonté politique pour changer la donne, et offrir aux citoyens un navigateur public, base d’un futur service public de l’Internet. Mais je n’y crois pas. Parce qu’aucun des acteurs en place n’y a intérêt. Le Web porte en lui la possibilité de profondes mutations. Ni les politiques au pouvoir, ni les multinationales n’ont intérêt à favoriser l’éclosion d’alternatives qui remettraient en cause leur pouvoir. Souvenons-nous de Microsoft, qui avec son IE6 et ses réticences aux évolutions de JavaScript, a essayé de freiner le Web pour ne pas qu’il vienne concurrencer sa rente. Les gouvernements en place et le pouvoir économique qui les mandate n’a pas plus intérêt que Microsoft à favoriser la fertilisation des réseaux. Quant aux acteurs du Web, je crains qu’ils ne soient bien trop imprégnés de l’anti-étatisme libertarien de la Silicon Valley pour accepter qu’un projet public mette les pieds dans leur jardin. Même si ça n’est pas, pour une fois, pour tenter de « réguler », mais au contraire, pour encourager l’innovation, en veillant juste qu’elle soit guidée démocratiquement.

Une autre solution est peut-être alors à chercher du côté de la multitude. Que nous, utilisateurs du Web, nous associons pour financer un navigateur dont le développement serait démocratique. Financièrement, l’idée n’est pas totalement délirante. En 2013, le budget de la fondation Wikimedia était de 48M$, majoritairement financé par des dons, d’individus ou d’organisations. C’est à peine moins que celui de Mozilla en 2005 (52M$). Il « suffirait » de quelques millions d’utilisateurs du navigateur s’engageant à donner 1$ par mois pour assurer viabilité financière et indépendance à un tel projet. C’est énorme au vu des chiffres récemment révélés sur par exemple le budget d’OpenSSL, mais pour un logiciel aussi visible qu’un navigateur, ça ne me semble pas une solution de financement complètement irréaliste. Les principaux écueils du projet seraient plus à mon sens au niveau de la prise de décision (comment éviter la dérive vers un système aristocratique qualifié de « méritocratique ») et surtout comment obtenir un nombre suffisant d’utilisateurs pour peser dans les processus de décision des comités de standardisation. Quand je vois l’érosion continue du nombre d’utilisateurs de Firefox, je doute qu’un navigateur avec un positionnement proche réussisse à capter beaucoup d’internautes.

Je n’ai pas de solution miracle. Mais suis persuadé que si nous voulons récupérer un peu de souveraineté sur nos vies numériques, nous devons essayer d’inventer un navigateur public, créé par les internautes, pour les internautes.

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