Austrapocalypse

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Ce vingt-neuf avril deux mil quatorze est un jour sombre pour les amoureux du Web, qui voit Mozilla, un de nos meilleurs alliés, faire deux dramatiques erreurs. Aujourd’hui, comme toutes les six semaines, sort un nouvel avatar de Firefox. Mais Mozilla a voulu faire de cette version vingt-neuf un évènement spécial. Depuis des années, lentement, les utilisateurs se détournent de Firefox. Mozilla veut regagner le terrain perdu, et montrer que Firefox a changé. Ce qui est vrai. S’il a connu, en termes de performances ou de fonctionnalités, un coup de mou qui a rendu Chrome plus utilisable, cette époque est à présent révolue. Firefox est de retour en haut du podium, il n’a plus rien à envier, sur quelque terrain que ce soit, à ses concurrents, et je m’en réjouis.

Si ce renouveau est évident pour les fans, il reste à en convaincre le grand public. Et pour cela, Mozilla a décidé de symboliquement rajeunir également l’interface de son navigateur. Le nom de code de ce projet est Australis, d’où le titre de ce billet. Elle l’a malheureusement fait d’une manière que je trouve catastrophique, en privilégiant deux axes, google-isation et neuneu-isation. Neuneu-isation, parce que cette version masque de nombreuses options, n’offre plus qu’un menu avec neuf pauvres et énormes icônes, comme si les utilisateurs étaient trop bêtes pour faire autre chose que cliquer sur de gros boutons. Google-isation, parce que de la forme des onglets au nouveau menu, simple icône incompréhensible soudain déplacée à l’extrême-droite, il est difficile de ne pas trouver un air de famille entre le « nouveau » Firefox et l’ancien Chrome. Et je trouve que cette similitude brouille complètement le message de Mozilla. Comment expliquer qu’à la différence de Google, nous nous préoccupons réellement du respect de leur vie privée, quand visuellement plus grand-chose ne nous distingue de Google ?

Plus qu’une volonté de singer Google, Australis marque peut-être une étape vers une unification de l’interface entre les versions de Firefox présentes sur les ordinateurs de bureau et sur les terminaux mobiles équipés d’Android ou Firefox OS. L’intention est louable. Malheureusement, j’ai l’impression qu’elle se concrétise pour l’instant par un nivellement par le bas. Au lieu de prendre l’interface épurée de Firefox OS et de l’enrichir pour les terminaux plus utilisables que les gadgets tactiles, Mozilla n’offre plus aux utilisateurs d’antiques ordinateurs à clavier qu’un clicodrome simplifié à l’extrême, d’où ont disparu pratiquement toutes les options.

Cette nouvelle interface est donc selon moi, en elle-même, une erreur. Mais comme si cela ne suffisait pas, Mozilla perd aussi dans cette opération une partie de son bien le plus précieux : la communication pour vendre cette refonte graphique atténue à mon avis la crédibilité de Mozilla et la confiance que les utilisateurs lui accordent.

Qu’il y ait eu ou non intention de copier Google importe peu au final. Le résultat est que beaucoup d’utilisateurs percevront une similitude. « Tiens, ils ont copié Chrome » est la première réaction qu’ont eue beaucoup de gens auxquels j’ai montré Australis. Peu importe que cela soit vrai, c’est ce que les utilisateurs perçoivent. Mais, sur ce point, la communication de Mozilla est catégorique. Il faut nier l’évidence, prétendre jusqu’à l’absurde que la nouvelle interface de Firefox ne ressemble pas à celle de Chrome. Et tous les Mozilliens sont priés de reprendre ces éléments de langage fournis par les services marketing, priés de se ridiculiser et de perdre toute crédibilité en niant toute similarité.

Le message passera probablement auprès de nombreux utilisateurs qui n’en ont après tout rien à faire. Mais quid des passionnés, des communautés libristes amies, de tous ceux qui ne seront pas dupes. Quelle valeur aura encore demain la parole de Mozilla, ses discours en faveur du Web Libre, son engagement à placer l’utilisateur au centre du monde, ses affirmations d’être différent, quels sens auront encore nos mots lorsqu’il sera évident qu’une partie au moins de nos discours n’est que mensonges dictés par des marketeux, ne valant pas mieux que les histoires racontées par Google, Apple, Facebook.

Sous le capot de Firefox, et dans d’autres domaines, Mozilla continue de faire un travail précieux pour faire progresser la plate-forme Web et pour multiplier ses promesses. Mais je ne peux qu’être profondément triste et déçu de voir l’énergie dépensée pour réaliser puis promouvoir un projet par lequel elle se tire une balle dans le pied. Triste de voir le projet perdre peu à peu sa crédibilité auprès des utilisateurs avancés qui ont toujours été ses fervents promoteurs.

Enfin, de l’énergie, il va également nous en falloir si comme moi vous avez installé Firefox chez de nombreuses personnes. Préparez-vous à quelques difficiles journées de support pour les aider à reprendre leurs marques. Heureusement, le vieux Firefox, extensible et bidouillable, n’est pas encore tout à fait mort, et plusieurs extensions existent qui permettent d’annuler la plupart des régressions d’Australis, et de conserver à Firefox son aspect actuel. Je vous conseille par exemple de jeter un œil à Classic Theme Restorer, et de l’installer chez tous ceux qui ne veulent pas d’une interface « à la Chrome ». Malheureusement, l’extension propose de nombreux réglages, et n’est de ce fait pas à la portée de tous les internautes. Une version simplifiée, avec juste un gros bouton « arrêter les conneries », aurait été bienvenue. On trouve en ligne de nombreux articles expliquant comment réparer les dommages causés par Australis, par exemple celui-ci, mon principal regret est de n’avoir pas eu le temps d’en rédiger un en français.

Ne reste plus qu’à espérer que l’Austrapocalypse ne laissera pas trop de traces indélébiles, et n’altèrera pas durablement la confiance des internautes en Mozilla. Ça serait dommage car la route est encore fort longue, et nous n’avons malheureusement pour l’instant guère de meilleur allié que le petit panda roux.

(Merci à Goofy pour les corrections ☺)

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