Que va-t-on faire d’Alicia G. ?

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Elle s’appelait Mélissa. Elle avait 7 ans. Elle venait de faire sa première rentrée à l’école où elle apprenait le français. C’était une petite fille comme les autres, pleine de vie.

Pas tout à fait comme les autres en fait, car Mélissa n’avait pour maison qu’une cahute dans un bidonville, quelque part en France. Car Mélissa était née Rom en Bulgarie.

Mélissa est morte brûlée vive mercredi dernier dans l’incendie qui a détruit une partie du campement. Ses professeurs et ses camarades la pleurent. Je pleure aussi, entre tristesse à chaque fois que je vois souffrir un môme qui n’a rien demandé, et la colère de savoir que cette mort aurait probablement pu être évitée si nous avions un peu plus d’humanité, si collectivement, en tant que société, nous traitions les Roms comme des humains égaux.

Elle s’appelle Alicia, a 21 ans, étudie l’informatique dans le centre de la France.

Et quand elle a appris la mort de Mélissa, elle a craché : « Enfin !!! -1, on est sur la bonne voie ! ».

Le premier réflexe est bien sûr d’ouvrir la boite à baffes. Après tout, il suffit de trois requêtes pour trouver de nombreuses informations sur l’impétrante. La tentation de participer au lynchage est forte. L’indignation provoquée par sa sortie haineuse l’a déjà incitée à fermer son compte Twitter. Avec le nombre de traces qu’elle a laissé en ligne, lui faire regretter un peu plus amèrement sa haine en pourrissant sa réputation numérique ne serait guère compliqué.

J’ai heureusement un blocage qui me fait détester les lynchages davantage encore que les fachos. Et je me suis souvenu tant de l’excellent billet de Romy sur le sujet que de la sagesse de François Morel, qui après s’être énervé contre la gamine qui avait traité Christiane Taubira de guenon, s’est excusé en essayant d’adopter une position constructive et non excluante

Les baffes ne sont guère pédagogiques. Je ne nie pas leur intérêt, en dernier recours, pour faire fermer quelques gueules nauséabondes qui refusent de se laver les dents. Mais avant d’en arriver là, peut-être faudrait-il essayer de ramener Alicia dans la communauté humaine. Il faudrait peut-être lui expliquer que Mélissa était une petite fille tout comme elle, qu’elle aurait pu être sa petite sœur. Qu’elle n’avait pas choisi de naitre au sein d’un peuple universellement stigmatisé, martyrisé. Qu’elle n’avait pas choisi de vivre dans un bidonville. Qu’elle avait probablement les mêmes rêves qu’elle à son âge. Lui rappeler aussi que les mots ont du sens. Que ce qu’elle prône en rigolant sur Twitter, d’autres le pratiquent. Que les Roms sont victimes de nombreuses violences, cibles de cocktail Molotov, de coups de feu ou d’attaques à l’acide.

Faire taire Alicia sur Twitter n’est pas plus utile que d’enfermer quelqu’un en prison. On risque plus de la conforter dans ses positions que de la faire réfléchir à l’ignominie de ses propos. Parodiant Hugo, je dirais qu’il ne faut pas faire taire tous les propos haineux, mais supprimer le fascisme.

Que faire alors d’Alicia ? La réponse est toujours la même. Argumenter, éduquer. C’est bien plus difficile, ça demande bien plus d’efforts que me mettre une claque, mais je crains que ça soit le seul espoir de vivre un jour dans une société un peu plus juste et fraternelle. « Sois heureuse, libre et fraternelle » conclut Morel. « Ecoutez Jeunesse Démente, Soyez unis pour gagner, L’avenir c’est pas la violence, Mais la solidarité ! » chantaient des poètes des 80’s. J’espère de tout cœur qu’Alicia va rencontrer des gens qui lui apprendront le sens de la Fraternité et de la Solidarité.

J’en profite pour faire une aparté et répondre à une illustration d’Odieux Connard qui a beaucoup circulé au début de l’année. Je trouve le propos plutôt pertinent, hormis évidemment l’illustration présentant les militants antifas comme des abrutis ne pensant qu’à taper les méchants, ce qui aurait une utilité nulle. Je pense pour ma part que pour combattre le fascisme, il faut avoir un livre dans une main et un manche de pioche dans l’autre. On ne convainc certes pas les gens en leur tapant sur la tête. Mais on ne peut pas non plus les convaincre par le verbe si les bottes font régner la terreur et nous dissuadent de sortir. Il est essentiel de défendre l’accès de tous et toutes à l’espace public, cette agora où l’on peut justement débattre. Or les fascistes cherchent à exclure de l’espace public quiconque ne leur revient pas. À force d’agressions, ils dissuadent les gens de s’exprimer. Les filles n’osent plus s’habiller comme elles veulent, les homos se promener main dans la main, etc. La peur tue tout espoir de débat. Et malheureusement on ne dissuade pas un neuneu d’agresser son prochain en lui faisant la morale. Les baffes n’apprennent rien. Mais à défaut elles peuvent dissuader de recommencer à faire des conneries. Sur le long terme, seule l’éducation paiera. Mais à court terme, pour ne pas avoir peur de s’exprimer, il faut parfois faire peur soi même, et distribuer quelques gifles pour éviter d’en prendre. Fin de l’aparté.

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