Révolution Culturelle

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Je n’ai pas très bien compris où David voulait en venir dans son dernier billet, mais une phrase m’a fait tiquer : « En fait la communauté des Logiciels Libres est tellement peu consciente des problématiques d’expérience utilisateur qu’il y aurait un marché pour n’importe quel outil Open-source dont l’ergonomie et le design seraient retravaillés. »

Je ne suis pas d’accord pour dire que la communauté des Logiciels Libres n’est pas consciente des problématique d’expérience utilisateur (que vous me pardonnerez d’abréger UX si dessus, pour économiser quelques octets). D’abord parce que je ne crois pas vraiment à l’existence d’une communauté du logiciel libre. Il y a autant de sectes que de familles (libristes contre apolitiques du code ouvert), de licences, de projets, et même au sein des projets les motivations divergent souvent. Toute généralité est donc fausse. Et je ne parlerai par la suite que de mon cas personnel, en tant que développeur qui partage de temps en temps du code sous une licence libre, et accessoirement de bénévole sur un projet où, n’ayant pas de compétences suffisantes en développement, j’interviens surtout comme être de la mythologie nordique.

Mes principales motivations pour développer des projets personnels ou participer à des projets libres sont :

  • m’amuser / apprendre. C’est par exemple le cas de FxStumbler, expérience pour m’entrainer à coder pour Firefox OS. L’UX du projet est désastreuse, et je m’en fous, je ne le développe que pour moi (étrangement, je crois que c’est pourtant mon seul projet qui a d’autres utilisateurs). (accessoirement, l’impossibilité de distribuer l’application à cause de certaines limitations de l’écosystème Firefox OS me dissuade de faire des efforts d’UX) ;
  • répondre à un de mes besoins. Lorsque Twitter a cessé de fournir un flux ATOM avec les gazouillis de mes contacts, il m’a fallu bricoler un outil pour satisfaire mon besoin, à savoir pousser ce flux vers une boite aux lettres IMAP. Ainsi naquit mon pont Twitter vers IMAP. C’est un simple outil en ligne de commande, avec moult options. J’en suis le seul utilisateur et probablement un des rares humains à avoir ce besoin. Je n’ai donc fait aucun effort pour le documenter ou le rendre utilisable ;
  • avoir davantage de contrôle sur ma vie. Sauver le monde. Ce sont les raisons pour lesquelles je participe à Mozilla. Mozilla est un projet qui s’adresse aux Moldus et non aux sorciers du code. Un projet qui veut leur permettre de ne pas se faire déposséder de leur vie numérique par des outils sur lesquels ils n’auraient aucun contrôle. Mozilla n’a donc pas d’obligation de moyens mais de résultats. Firefox et ses déclinaisons doivent être utilisés, il en va de l’avenir du Monde Numérique Libre. Donner envie à chacun et chacune de l’utiliser est une priorité qui guide le projet. C’est pour cela que je suis si souvent critique à l’encontre de l’itinéraire choisi : il privilégie l’expérience utilisateur plutôt que la puissance pure pour les experts.

À travers ces motivation, on voit se dégager les deux cultures évoquées dans un récent article. Une culture de développement d’outils pour soi-même (ou d’autres bidouilleurs), avec lesquels on veut pouvoir avoir un dialogue riche selon nos propres codes. Et une culture de développement pour répondre aux besoins de Moldus qui souhaitent juste utiliser des outils les plus transparents, fluides, possible.

J’ai l’impression que beaucoup de projets de logiciels libres ont été créés par des gens immergés dans la première culture, et visant avant tout à créer des outils pour eux et leurs pairs. Faire évoluer ces projets pour les rendre utiles au commun des mortels demande une révolution culturelle. Demande aussi d’accepter d’en perdre le contrôle, de voir son enfant s’émanciper et prendre d’autres routes, influencé par des gens avec lesquels on n’est pas forcément d’accord. Accepter que les considérations techniques (performance, beauté du code) ne président plus à chaque décision, mais s’effacent parfois devant d’autres domaines, l’UX, le stylisme, voire, calamité entre toutes, la mercatique.

Donc, pour répondre à David. En tant que contributeur occasionnel à des projets libres, le souci n’est pas (ou plus) que je ne suis pas conscient des problématiques d’UX. Je commence, l’âge venant, à en être de plus en plus conscient. Et je pense que la prise de conscience est assez générale, d’autant que nombre de développeurs codent probablement sur leur temps non libre des logiciels pour le grand public. Mais. Parfois je me fous de l’UX, parce que je suis ma cible principale. Parfois je m’y intéresse, mais je suis bien trop imprégné de ma culture UNIXienne (et, je l’avoue, profondément hostile à tout ce qui ressemble à une interface graphique) pour être capable de prendre en charge moi-même cette problématique. Et la difficulté à laquelle je me heurte est alors de trouver de l’aide. C’est le cas par exemple pour Àlir. Un projet mi-égoïste (je veux avoir un outil de lecture différé sur mon Firefox Phone), mi-altruiste (j’ai envie que d’autres disposent d’une alternative indépendante à Pocket). Mais l’UX d’Àlir est déplorable. Parce que je ne cesse d’ajouter de nouvelles fonctionnalités en cherchant davantage à les faire fonctionner qu’à comment les intégrer harmonieusement dans l’interface. Parce que le projet est aussi un terrain de jeu, d’apprentissage et d’expérimentation, donc je fais pas mal de trucs foireux. Et parce que, malgré ma bonne volonté, je n’ai ni compétences en UX, ni sensibilité pour la chose. L’UX est une discipline à part entière, on ne s’improvise pas plus concepteur d’interactions que graphiste.

Et c’est là je crois l’enjeu. Si un projet Libre veut attirer des profanes, il doit d’abord s’ouvrir à d’autres compétences. Mais comment les trouver, les inciter à monter dans le bateau ? Il faut leur faire un accueil bienveillant, leur offrir une place à part entière, pas juste un rôle de caution. Leur permettre de devenir co-créateurs du projet. Et donc faire une Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en son sein.

(l’analogie avec le maoïsme n’est peut-être pas que nostalgique. Sans tomber dans certains excès des vaillants marins du Grand Timonier, nous aurions besoin de faire notre auto-critique, et de jeunes Gardes Rouges mettant de grands coups de pieds dans la « méritocratie » de certains projets libres pour y faire entrer un peu de sang neuf, non issu de l’aristocratie geeke).

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