Je ne suis parti nulle part

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et j’en suis depuis longtemps revenu

Esquisse de bilan à écrire

On me demandait récemment ce que je comptais organiser à l’occasion d’un prochain changement de dizaine sur le registre d’état civil. Ça m’a fait sourire.

Je n’ai pas l’intention de fêter « ça ».

Je ne suis pas fétichiste des chiffres. Tout au plus peuvent-ils servir de prétexte à retrouvailles. Mais de retrouvailles il ne saurait plus être question. Ceux et celles que j’ai connues et aimées ont depuis longtemps été avalés par le brouillard. Sans doute n’existent-ils plus, plus comme avant du moins. Et même s’ils existaient encore, j’aurais bien trop honte de ce que je suis devenu pour oser me présenter devant eux et elles.

Jadis, je vivais sur le mythe des retrouvailles. Quelles que soient les difficultés du temps présent, j’avais toujours un projet de retrouvailles avec l’une ou l’autre et je m’y accrochais. Quelques soirées ensemble dans l’année donnaient une raison de se lever le matin, aidaient à faire passer les jours. Voilà bien longtemps que je n’ai plus ressentie l’excitation de l’attente de rencontres à venir. Mes amis se sont évanouis. Lassés de mes conneries, mes jérémiades, mon immobilisme, mon égoïsme, mes longs silences, des épreuves que je leur faisais subir pour les éprouver. Et je n’ose pas retourner vers eux, trop honteux et de ce que je leur ai infligé et du visage que je présente aujourd’hui, bien plus façonné par les trahisons et les reniements que par le temps.

Le temps qui passe a érodé toutes les couches de plâtre dont je m’étais maquillé. Il a révélé peu à peu la forme brute qui se cachait en dessous. Et elle n’est pas jolie à voir. Le temps et mes conneries ont dissipé les illusions que je me faisais sur moi, contredit toutes mes déclarations intransigeantes, douché mes espoirs.

J’ai trahi à peu près tout ce à quoi je croyais tenir. J’ai trahi à peu près tous ceux auxquels je croyais tenir. Les mots dont je me saoulais ne peuvent résister au flux impétueux des faits.

La date fatidique m’indiffère, il y a longtemps que je m’y prépare. À chaque fois que je commence à rêver, à espérer, il suffit d’apercevoir mon reflet pour me souvenir que s’en est fini de l’âge des possibles et des espoirs. J’ai franchi le sommet, roule à présent sur l’autre pente, tombe dans le gouffre des plus jamais, des regrets, des remords…

Je ne réaliserai jamais mes rêves d’adolescent. Mon rêve. M’évader, m’envoler, ne plus être moi, ne plus être moi… Aujourd’hui, à quoi bon est devenu mon unique horizon. À quoi bon faire encore le moindre effort, puisque tous les possibles sont derrière moi, à quoi bon bouger, à quoi bon m’échiner sur ces lignes, vain mot d’excuse.

Je m’accorde juste une pause pour pousser à nouveau ma jérémiade favorite avant de retourner au silence de la cellule que je me suis bâtie. Car de mon naufrage je suis l’architecte passionné. Sans prise sur ce mystère, faisons au moins semblant d’en être l’instigateur. À défaut de changer ma vie, je me suis souvent borné à la saboter consciencieusement. Saboter la partition pour marquer mon refus du rôle, du costume, du maquillage. « Le désespoir est une forme supérieure de la critique ». C’est sans doute la forme la plus avancée de ma critique.

À défaut d’avoir été, ai-je au moins fait ? La liste de mes contributions au bonheur des miens tient sur une feuille de papier à cigarettes. Pas grand chose face au plomb de toutes les saloperies qui s’entassent sur l’autre plateau de la balance.

Les lumières se sont rallumées depuis longtemps. Je reste seul assis dans un coin de la salle de bal. La fête est finie. Je n’ai pas osé danser.

La fête est finie mais l’horloge et tous les restes de vie des autres qui jonchent le parquet livrent leur implacable verdict : la nuit est encore longue et avant d’enfin pouvoir enfin aller me coucher il me faudra balayer, laver, astiquer, ranger les restes du festin.

Oui, la fête est finie, reste à payer l’addition, même si on n’en a guère profité.

La fête est finie, reste à gommer les derniers souvenirs heureux, pour qu’ils arrêtent d’alimenter le brasier des regrets.

La fête est finie, reste à lutter contre l’envie de se projeter dans le passé, d’organiser des reconstitutions des quelques scènes heureuses, d’essayer de retrouver les acteurs de ces quelques soirées entre happy-few, aujourd’hui de parfaits étrangers, où le carcan de glace se fendillait. Difficile de résister à la nostalgie.

Me reste à m’occuper d’un enfant. La bonne blague ! Lui apprendre à danser, moi qui même lorsque je m’essayais au pogo ai toujours eu l’air gauche. Lui montrer le chemin, moi qui ne suis jamais parti nulle part. Que toutes les excursions ont invariablement ramené à mon point de départ, juste un peu plus cabossé, délesté de quelques illusions, alourdi de quelques remords. De lui servir d’exemple, moi qui ai toujours tout loupé. De l’aider à grandir, quand dans ma tête je n’ai jamais réussi à prendre conscience que je n’avais plus 14 ans. La bonne blague ! Triste blague.

Reste surtout à me taire.

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