Indigne société

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La chronique télé du Canard de cette semaine est bouleversante. Elle annonce un documentaire de Anne Georget qui sera diffusé sur Antenne 21 le mardi 7 février à 23h402. « À la vie, à la mort » est un documentaire sur un être humain atteint du syndrome d’enfermement. Il est conscient mais prisonnier d’un corps qui ne lui obéit plus, qu’il ne peut plus bouger, entièrement dépendant pour sa survie de soins extérieurs. Au bout de quelques années, il décide d’en finir et demande à mourir. Malheureusement, ce choix ne lui appartient plus. Il n’a plus la moindre autonomie, ne peut mourir de sa main. Et l’assistance au suicide est interdite en France. Personne n’a le droit de l’aider à réaliser sa volonté qu’il ne peut pas mettre à exécution lui-même. Le seul cadre légal est l’arrêt de soins. C’est à dire débrancher tous les appareils qui le maintiennent en vie, le font respirer, le nourrissent. Et attendre qu’il meure. Tout seul. De faim. Après trois ans de démarches, des médecins accepteront enfin d’arrêter les soins. Il agonisera pendant trois semaines avant d’être enfin libéré.

Une longue et douloureuse agonie de trois semaines avant d’enfin mourir de faim ou de soif. C’est ce qui attend chacun de nous si à la suite d’un accident, nous nous trouvons ainsi enfermé, incapable ni de continuer à vivre dignement, ni de mettre à exécution notre volonté de mourir dignement.

La chronique de Sorj Chalandon semble pointer du doigt le cadre médical. Je n’ai pas vu le documentaire, et ne peux me prononcer. Mais je ne voudrais pas rejeter la responsabilité de cette agonie sur quelques individus. Je comprend tout à fait que l’on répugne à aider quelqu’un à mourir. Si quelqu’un me demandait pareil service, je suis bien incapable de savoir ce que je répondrais. Non, la responsabilité n’est pas de quelques individus. Elle est collective. C’est nous tous, en tant que société, qui sommes responsables de cette longue agonie. Parce que nous n’avons encore su donner ni cadre ni moyen pour permettre à celles et ceux d’entre nous de choisir d’en finir dignement.

Pourquoi un droit aussi basique que celui de pouvoir librement disposer de son propre corps demande-t-il tant de luttes ? Poser la question, c’est y répondre. Parce que d’autres considèrent que notre corps ne nous appartient pas, leur appartient. Le souverain a besoin de sa force de travail pour lui apporter de la richesse. Le souverain a besoin du rempart de notre chair pour le protéger des canons de ses rivaux et étendre son pouvoir. Les religions sont, pour la plupart, idéologies d’asservissement qui veulent nous posséder tout entier, âme et corps. Maîtres et dieux ont besoin de notre corps, se le ré-approprier demande une lutte incessante. Mais n’est-ce pas une des premières libertés ? Pouvoir choisir ce que l’on fait de son corps ? Pouvoir choisir de se reproduire ou non par exemple. En ce domaine, quelques fragiles progrès ont été enregistrés ces dernières années, dans certains pays, mais ils sont sans cesse remis en cause et bien imparfaits encore3.

Aucun progrès par contre, ou si peu, en ce qui concerne le droit de vivre et mourir dignement. Pour ce qui est de la vie, 99% d’entre nous la subissons dans des conditions matérielles pénibles. Nous ne nous accordons pas le droit de vivre dignement, en maintenant en place des systèmes profondément injustes. Mais nous ne nous accordons pas non plus le droit de refuser de subir cela en s’en échappant. De choisir d’arrêter de vivre, d’éteindre le corps, le tirer le rideau sur la tragédie. Bien sûr le suicide lui-même n’est pas interdit. Mais toute l’information le concernant est réprimée au nom de l’incitation. Et rien n’est fait pour aider les personnes qui ont fait le choix de mourir mais n’ont pas les moyens de mettre en œuvre ce choix.

Pouvoir disposer de son propre corps est pour moi un droit fondamental. Avoir les moyens d’exercer ce droit une nécessité absolue. Ils sont malheureusement bien absents des débats actuels. Que faire ?

PS: je signale l’existence de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, qui milite pour cette juste cause.

  1. et non Arte comme indiqué par erreur dans le Canard;

  2. un choix incompréhensible. C’est un débat de société très important. Si on choisit d’y participer, il faut le faire dans de bonnes conditions, pas à une heure où l’audience sera dérisoire;

  3. je croyais la stérilisation masculine volontaire encore interdite en France, mais découvre que la loi du 4 juillet 2001 a considérablement distendu le cadre légal de la stérilisation. Il semble que l’on puisse donc se faire stériliser en France;

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