Notre responsabilité

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Vinton Cerf1 a publié dans le New-York Times une tribune, « Internet Access Is Not a Human Right » où il explique que selon lui, Internet n’est pas un droit humain2. Son argument est que les technologies sont des moyens d’accéder à des droits, non des droits eux-mêmes. J’avoue que la question ne me passionne guère. Lorsqu’on voit le peu de cas fait de droits universellement reconnus comme des droits humains, je trouve que ce n’est pas un combat prioritaire[^priorité]. Les dernières lignes de sa tribune m’intéressent davantage, et je vais de ce pas en proposer une traduction :

Cependant, tous ces arguments philosophiques négligent un problème plus fondamental : la responsabilité des créateurs de technologies eux-même de défendre les droits humains et civils. L’Internet a créé une plate-forme extrêmement accessible et égalitaire pour créer, partager et obtenir de l’information à une échelle globale. De ce fait, nous avons de nouveaux moyens pour permettre aux gens d’exercer leurs droits humains et civils.

Dans ce contexte, les développeurs ont non seulement une obligation très forte de donner plus de possibilités aux utilisateurs, mais aussi une obligation d’assurer leur sécurité en ligne. Cela signifie, par exemple, les protéger contre des maux spécifiques, comme les virus et les vers qui envahissent silencieusement leurs ordinateurs. Les techniciens devraient travailler à ça.

Ce sont les ingénieurs — et nos associations professionnelles et nos organismes de standardisation comme l’IEEE — qui créent et maintiennent ces nouvelles capacités. À mesure que nous cherchons à faire progresser l’état de l’art de la technologie et son utilisation dans la société, nous devons être conscients de nos responsabilités civiles en plus de notre expertise technique.

[Internet access is not a human right](http://www.nytimes.com/2012/01/05/opinion/internet-access-is-not-a-human-right.html) par Vinton Cerf

On ne le répètera jamais assez. Sur Internet, le code est la loi. Les règles sont fixées par celles et ceux qui conçoivent les normes et développent les logiciels implémentant ces normes. L’écriture des normes et leur validation par le code allant d’ailleurs généralement de paire. Lorsque nous participons au développement de normes et de logiciels qui les mettent en œuvre, nous ne devons pas seulement chercher à obtenir le meilleur résultat technique. Nous devons aussi réfléchir en législateurs, être conscients que nous fixons les limites des possibles et des usages du réseau. Que notre responsabilité est donc beaucoup plus importante que de juste produire un code qui fonctionne. Selon la façon dont nous les concevons, les outils qui sortent de nos mains peuvent libérer les utilisateurs, ou les aliéner.

L’actualité des derniers mois a fourni bien des illustrations de cette responsabilité. Le réseau a participé à de nombreuses mobilisations citoyennes, de la Tunisie à Wall Street en passant par l’Égypte ou la Syrie. On a pu voir les tentatives de contrôle des gouvernements et les contre-mesures de groupes de hackers comme Telecomix. Heureusement, Internet a vaincu le minitel dans les années 90. Si Telecomix réussit à mettre en échec la censure, c’est grâce à la résilience de l’Internet. C’est parce que le caractère décentralisé, incontrôlable du réseau a été inscrit dans son ADN par ses créateurs, RFC après RFC. Au contraire, les sites centralisés comme Facebook ou GMail ont constitué autant de talons d’Achille du réseau, des cibles faciles pour la censure ou l’espionnage. Si le minitel l’avait emporté, imaginez comme il aurait été simple pour un pouvoir de contrôler l’essentiel des communications des citoyens, et bien plus compliqué le contournement de cette censure.

Lorsque nous concevons des systèmes d’information, il faudrait garder ces exemples en tête, nous souvenir qu’il nous appartient de choisir si nous fournissons à nos utilisateur un minitel qui permettra de les contrôler ou un réseau qui augmentera leurs libertés.

Bien sûr, tout cela, ce sont de beaux discours. Ils rejoignent les multiples tentatives depuis des années de créer des chartes déontologique et autres codes de bonne conduite pour cadrer nos métiers. Souvent des vœux pieux. Dans le cadre professionnel, on peut parfois avoir un rôle de conseil et influer sur les valeurs que portent le produit final. Mais bien souvent, le but recherché étant le profit, le retour sur investissement du logiciel pour les investisseurs prime sur son utilité pour les utilisateurs. Et d’un point de vue purement financier, mieux vaut un utilisateur captif, contrôlé par le logiciel, qu’un internaute libre et adulte.

D’où l’importance de s’investir, hors des projets professionnels qui heureusement ne sont bien souvent que des châteaux de vent, dans des projets qui auront de l’importance pour le Web. Pour aider ces projets à être non seulement les meilleurs possibles d’un point de vue technique, mais aussi les meilleurs humainement parlant. Participer aux discussions du W3C, à la mise au point de nouvelles fonctionnalités, c’est jouer un rôle dans la rédaction des prochaines lois communes. Une oligarchie verrouille le monde actuel, fixe ses règles, ne laisse personne qui ne soit du sérail y mettre le nez. À côté, un autre monde est en train de se bâtir, qui pour l’instant est encore relativement ouvert aux contributions de chacun, malléable. Dans ce monde, nous pouvons encore exercer notre citoyenneté, participer jour après jour à l’élaboration de la cité, et pas juste en faisant mine de donner notre avis par un vote une fois de temps en temps. Nous aurions tord de nous en priver.

Euh, oulah, voilà que je prêche. Désolé. Bref, mettez un pense-bête dans un coin de votre écran pour ne pas oublier, en codant, de réfléchir à l’impact de votre code sur la société.

  1. qui, en tant que co-inventeur de TCP/IP est souvent considéré comme l’un des « pères d’Internet »

  2. le débat court depuis quelques années et a par exemple été évoqué dans un rapport du conseil des droits de l’homme de l’ONU ou une décision du conseil constitutionnel sur Hadopi;

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