Ferrés

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C’est une histoire récurrente depuis des mois, presque un exercice oulipien, variations sur un thème imposé. Un internaute a soudain vu son compte Faceboogle suspendu et n’a pu le récupérer qu’on montrant patte blanche. Pour l’instant, patte blanche est synonyme de scan de pièce d’identité ou numéro de téléphone mobile. Mais je ne doute pas un instant que ce n’est qu’un étape, que les exigences de Faceboogle ne cesseront d’augmenter. Demain ça sera le numéro de CB et un blanc-seing de prélèvement. Tous les adeptes de la secte Apple y sont passés lors de leur baptême, il n’y a pas de raison que les autres y coupent. Puis Faceboogle réclamera sans doute les empreintes digitales, vocales, rétinienne, un petit bout d’ADN, sans oublier les empreintes génitales chères à un auvergnat et anales chères à Dali. Et docilement nous passerons notre doigt sur le lecteur, parlerons dans le micro, enverrons un coton tige imbibé de salive et écarterons les fesses pour réaliser le moulage nécessaire.

Aurons-nous le choix ? Nous sommes ferrés, et bien ferrés. Une bonne partie — si ce n’est l’essentiel — de nos relations numériques passent soit par le réseau social de l’un, soit par la messagerie de l’autre. Faceboogle détient le pouvoir de priver nombre d’internautes — à la louche mouillée je dirais environ la moitié, un milliard — de toute vie sociale en ligne. Soumettez-vous, répondez à la moindre de mes exigences, ou je vous bannis, je vous prive d’un claquement de doigts de toutes les relations qu’au fil des années vous avez nouées en ligne. Que ça nous plaise ou non, nous sommes ferrés, et bien ferrés. Peu importe que nous en ayons ou non conscience, notre choix est souvent réduit : vivre seul en ermite1, ou passer sous les fourches caudines de Faceboogle si nous voulons faire partie de n’importe quel groupe social, promotion scolaire, collègues, communauté.

Un point très annexe, qui tient à mes petites obsessions, est celui de l’identité, de qui décide de notre identité[^identité]. Loin du clavier, c’est l’état qui la fixe dans ses registres d’état civil. En ligne, nous avions cru pouvoir nous affranchir de cette identité pour en construire une (ou plusieurs) qui nous appartienne. C’est peine perdue. Faceboogle ne reconnait d’autorité que la sienne et, par commodité, réduit notre identité à celle de notre état civil. Notre identité ne peut être que celle qu’on nous a assignée à notre naissance, et tant pis si nous en avons bâties d’autres à la force du clavier. Désormais, c’est Facegoogle qui décidera du nom que nous porteront en ligne2. Symboliquement, nommer une chose est une première phase d’appropriation. « Man Gave Names to All the Animals. ». En décidant de la façon dont nous devons être dénommés en ligne, Faceboogle affirme sa souveraineté sur les citoyens de ce monde.

source : cette note m’a été inspirée par un excellent article de Titiou Lecocq, « Facebook, tu me fais peur »

  1. oui je sais, si tu lis ce carnet, tu fais sans doute partie de la petite minorité qui accorde de l’importance à ses données et n’utilise pas Faceboogle, ou du moins pourra continuer à avoir une vie sociale numérique le jour où tu fermeras tes comptes. On peut se libérer de leur emprise sans devenir ermite. Mais, selon le contexte, le prix à payer peut être lourd;

  2. à vrai dire, vivre en ermite n’est guère plus sûr. En bon geek, mon identité est liée à une URL, à un nom de domaine. Or l’ICANN impose de donner son état civil lorsqu’on enregistre un domaine. Créer une identité numérique qui soit réellement indépendante de l’état civil n’est pas impossible, mais difficile;

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