Deux conceptions de la liberté

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La réaction de Saint Ignitius au décès de Steve Jobs a provoqué une petite polémique. Je suis pour ma part entièrement d’accord avec les propos de RMS, que je trouve honnêtes et modérés1. Je ne regretterai pas Jobs. Je crois n’avoir rien apprécié de son « œuvre ». Les ordinateurs frappés d’une pomme que j’ai aimés dans mon enfance étaient ceux dans les veines desquels coulait le sang de Woz. Jobs, lui, a patiemment gommé l’ADN de son comparse pour aller dans une direction radicalement opposée. Ces dernières années, il n’a rien fait d’autre que de chercher à enfermer toujours davantage les utilisateurs, profitant de son aura de Guide pour rendre désirables des contraintes qui venant de n’importe qui d’autre auraient provoqué des levées de boucliers. Je ne le regretterai pas.

Pourtant, je dois admettre que parmi les nombreux utilisateurs de Mac que j’ai croisés ces dernières années, tous n’étaient pas des idiots simplement désireux de posséder la panoplie du parfait petit bourgeois hipster et bohème. Bien des bidouilleurs intelligents et parfaitement conscients du côté sombre d’Apple sont pourtant des utilisateurs fervents de ses produits. Est-ce par simple plaisir d’être asservis ? L’explication serait un peu simpliste. Peut-être après tout les ordijobs leur offrent-ils une autre forme de liberté. Peut-être la polémique Stallman vs Jobs a-t-elle pris de l’ampleur parce qu’elle opposait deux conceptions différentes de la Liberté ? Peut-être Jobs peut-il être également considéré comme un libérateur, à l’instar de RMS.

Stallman et Jobs ont cherché tous les deux à libérer l’utilisateur et à accroitre son champ des possibles. Mais leur approche diverge. L’un s’intéresse à l’outil, veut que l’artisan ait le contrôle total de son établi. Puisse l’utiliser comme bon lui semble. Sache comment il fonctionne pour en exploiter toutes les subtilités. Puisse le modifier pour l’adapter au mieux à ses besoins. Puisse partager son savoir-faire. L’autre au contraire veut faire disparaître l’outil. Qu’il s’efface complètement pour qu’il n’y ait plus rien entre l’artisan et son œuvre. Qu’il puisse créer débarrassé de toute contrainte matérielle2.

D’un côté une liberté par le choix. De l’autre par l’élimination de contraintes. Car si faire des choix est une forme de liberté, c’est également une contrainte, une contingence. Cela oblige à réfléchir en permanence, prendre sans cesse des décisions. Cela crée de la peur, du stress. L’absence de choix peut donc être perçue comme une diminution des contraintes, et une forme de libération. C’est l’un des apports de Jobs en matière de conception. Supprimer les choix, permettre de se concentrer sur la tâche principale.

Apple ne cesse de travailler à effacer les outils. Et pour garantir qu’ils ne se mettent jamais en travers du chemin de l’utilisateur lorsqu’il veut créer, Apple a besoin d’avoir la maîtrise la plus totale possible sur ces outils. Pour pouvoir garantir une expérience uniforme, sans la moindre surprise qui viendrait distraite l’utilisateur, il faut réduire au maximum le nombre d’inconnues dans l’équation, le nombre de paramètres extérieurs, hors contrôle. Chaque cause potentielle de désordre doit être au minimum strictement encadrée, idéalement gommée. Ainsi des développeurs d’applications, dont la liberté ne cesse de se réduire à mesure qu’Apple augmente son contrôle sur tout ce qui s’exécute sur ses machines. Bientôt, chaque application s’exécutera dans un bac à sable, et le moindre appel au système devra avoir été explicitement autorisé par Grande Sœur La Pomme.

Ces deux formes de liberté s’opposent-elles ? Je crains malheureusement que oui, en partie du moins. On peut certes imaginer un logiciel transparent, mais totalement paramétrable via des options cachées. Mais laisser l’utilisateur configurer son outil, c’est réintroduire des inconnues dans l’équation. Si l’on veut lui laisser la maîtrise de son utilisation, il faudrait lui permettre de choisir précisément le moindre détail de l’outil qu’il utilise. Donc faire réapparaître de la distraction sur le chemin de la création. @TODO paragraphe faible, à compléter / revoir.

Mais surtout, souvent, l’utilisateur n’a que faire de choisir. Lorsqu’il est devant son écran, il ne veut pas utiliser un navigateur, un courrieleur, un traitement de texte ou autre. Il veut surfer sur le Web, écrire un courrier, un texte, s’informer, communiquer, créer. Il n’a que faire de l’outil, voudrait au contraire qu’il s’efface. C’est ce qu’a sans doute le mieux compris Jobs, et c’est cette liberté là qu’il a offerte à ses adeptes. Passer des heures à paramétrer son outil est une activité réservée aux experts en procrastination dans mon genre, qui va leur permettre de tergiverser pour calmer leur angoisse en face de l’immensité des possibles dévoilée par les outils.

Une citation fameuse de Machiavel prétend que ceux qui sont prêts à abandonner un peu de choix contre un peu d’utilisabilité ne méritent ni l’un, ni l’autre. Je ne serais pas aussi catégorique. Le choix entre ces deux formes de liberté difficilement conciliable n’est pas évident. Tenter cette conciliation est sans doute l’un des plus grands défis auxquels sont confrontés tous les éditeurs de logiciels ou de sites Web. Et tout particulièrement Mozilla, dont la raison d’être est justement d’essayer d’accroitre ces deux libertés, la liberté de choisir, d’être maître de son destin numérique, et la liberté de créer sans contraintes. Concilier la volonté de donner aux utilisateurs toujours plus de contrôle — volonté plébiscitée par ses utilisateurs les plus geeks ou sensibles à ces problématiques — avec la demande de la majorité des utilisateurs : utiliser le Web. Ce défi est sous-jacent à nombre de débats actuels, sur toutes les simplifications de l’interface par exemple (la suppression du schéma d’URI de la barre d’adresse est un cas d’espèce). Le juste milieu où l’on maximise chacune des deux libertés sans entraver l’autre est une lame de rasoir sur laquelle la Fondation avance en funambule.

Stallman et Jobs sont-ils définitivement irréconciliables ? Angoissante question. @TODO: trouver une conclusion.

  1. à l’inverse des torrents de haine déversés par quelques adorateurs de Jobs. Mais j’ai noté leurs noms, et dans la société idéale future, quelques années de travail dans une rizière devrait les aider à prendre conscience de leurs erreur.

  2. les contraintes peuvent certes constituer un aiguillon à la créativité, mais c’est un autre débat;

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