Génération

Quarantenaire, j’ai eu la chance de vivre deux (r)évolutions. La démocratisation de l’informatique au début des années 80, via la micro-informatique, et la démocratisation d’Internet dans les années 90, grâce au Web. Vivre ces moments particuliers où une technologie devient accessible au plus grand nombre est passionnant, car au début, rien n’existe, tout est à créer, donc tout est possible. À la fin des années 90, lorsqu’on voulait s’exprimer sur le Web, il n’y avait pas le choix, il fallait apprendre HTML pour créer son site à la main, comprendre les bases d’HTTP, créer des serveurs Web, des navigateurs… Ceux qui ont vécu cette période étaient comme des pionniers qui défrichaient une terre vierge et pouvait la façonner selon leurs rêves.

Peu à peu nous avons forgé nos outils, et ces outils se sont répandus. Je pense par exemple à l’arrivée des premiers logiciels de publication comme le vénérable SPIP. Le Web s’est ouvert plus largement, pour créer un site il suffisait désormais de demander à un camarade informaticien d’installer un SPIP, apprendre à utiliser l’interface, et c’est tout. Les logiciels se sont perfectionnés, concentrés, et aujourd’hui l’essentiel de la publication sur le Web se fait via quelques énormes plateformes. Hormis une poignée de geeks, plus personne ne cuisine son site personnel à la main.

Forcément, les pionniers sont nostalgiques. Ils rêvaient d’une terre de liberté où chacun créerait. Ils se retrouvent avec un supermarché sans plus guère de créativité. Le rêve initial s’est évanoui. Alors, dans un sursaut, les pionniers protestent. Hé, les gens, c’est pas ça qu’on voulait ! Arrêtons les conneries et revenons aux fondamentaux. Apprenez comment fonctionne le Web, les protocoles et les langages hypertexte, et repartons sur la voie qu’on avait imaginée.

Une ou deux générations avant moi, c’est l’électronique qui s’était démocratisée. En ce temps là des passionnés passaient tout leur temps libre le fer à souder à la main, à inventer de nouveaux montages, bricoler des postes de radio ou autre. Je n’ai pour ma part pratiquement pas fait d’électronique. Était-ce parce que je ne suis absolument pas manuel, ou parce que je n’en ai pas eu besoin. Pourquoi fabriquer un poste de radio alors qu’on en trouvait des dizaines de modèles dans le commerce pour quelques francs. Je n’ai jamais vraiment cherché à reconquérir ma souveraineté dans ce domaine. En remontant plus loin, on pourrait sans doute trouver d’autres exemples, la mécanique automobile ou autre. Et pourquoi pas l’agriculture. L’immense majorité de la population n’est depuis longtemps plus autonome pour ses besoins les plus basiques. Je peux comprendre qu’elle se soucie peu d’être dépendante du système dans des domaines moins vitaux.

Vouloir enseigner aux jeunes générations le fonctionnement du Web est un combat généreux. Mais si vraiment nous voulons leur donner les moyens d’être autonomes, il faudrait aussi leur expliquer comment fonctionne un ordinateur, et plus bas encore les bases de l’électronique. Rendre autonome ne peut se limiter à la couche la plus haute. Mais j’ai peur que les jeunes générations se moquent de savoir créer un site Web comme ma génération, globalement, s’en moquait de savoir fabriquer un poste de radio ou planter des choux.

Ça ne les empêchera pas pour autant d’être créatives. D’autres évolutions pointent leur nez, l’auto-fabrication par exemple. Elles leur donneront l’occasion de défricher leurs propres terres vierges, d’expérimenter leurs propres utopies. Leur feront conquérir de nouvelles zones d’autonomies et oublier toutes celles auxquelles, génération après génération, nous avons renoncé.

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