Ni dieu ni petite voix ?

Je m’assois dans la banquette trop molle à l’arrière du taxi, articule soigneusement l’adresse. L’écran du GPS clignote pour indiquer qu’il a compris, et affiche l’itinéraire. Le chauffeur démarre, et suit docilement les consignes débitées par une voix neutre. Direction, vitesse, anticipation des problèmes de circulation, la voix nous guide. Jadis, il m’arrivait de vérifier l’itinéraire par la fenêtre pour me prémunir des indélicats qui rallongeaient la course. Plus de soucis aujourd’hui, je sais que je peux faire confiance au GPS qui nous guide au mieux.

Au bistro, Anton fait le beau. Il passe comme moi il y a des années par la crise de la trentaine. S’aperçoit que le corps commence à marquer le coup, à afficher les stigmates des heures passées affalées devant le clavier à manger des chips. Alors évidemment, une soudaine envie de retarder l’échéance l’a saisi et il s’est mis au sport. Mais sérieusement et en geek. Avec une appli sur son smartphone qui lui concocte un programme d’entraînement. Quelques capteurs dans ses chaussures, sa montre ou son oreillette surveillent sa vitesse, son rythme cardiaque, et dans les écouteurs une voix régulièrement lui dicte son allure, marcher, petites foulées, n’oublie pas d’expirer à fond… Elle l’encourage, le félicite, lui propose des défis, le guide. Pour compléter le tout, il surveille son alimentation. Photographie chacun de ses repas avec une autre application qui analyse son régime et lui suggère le menu du repas suivant. Ça lui fait du bien, à Anton, de courir en obéissant aux directives de la voix, ça lui permet de se vider la tête.

Les prénoms sont fictifs, mais les situations bien réelles. Nous avions déjà externalisé nos mémoires. À quoi bon retenir quelque chose, puisqu’en quelques secondes nous pouvons retrouver n’importe quelle information via Google et Wikipédia. À quoi bon retenir le numéro de téléphone d’un ami, le code de sa porte ou même le chemin pour se rendre chez lui. Nos téléphones ont toutes ces infos. Les GPS sont aussi naturels sur le tableau de bord que la jauge d’essence, et nous suivons leurs indications sans plus nous poser de questions. Nos ordiphones s’enrichissent sans arrêt de nouvelles prothèses qui nous assistent dans de plus en plus de gestes. Un génie y est même apparu dont la voix répond à toutes les questions. Au début nous utilisions ces gadgets avec amusement, comme des adultes heureux de retomber quelques minutes en enfance en essayant un jeu. Mais au fil du temps nous avons pris l’habitude de compter dessus. Jusqu’à les laisser nous piloter.

Un autre gadget de science-fiction est en passe de débarquer dans notre quotidien. Les lunettes à réalité augmentée. Nous obéissions aux injonctions de la voix. Bientôt nous commencerons à voir à travers ses yeux. Les lunettes de Google sortiront dans quelques mois, et je ne doute pas qu’il faudra peu de temps avant que nous devenions incapables de vivre sans cette version « augmentée » de la réalité. « Sight », le court métrage qui fait du ramdam depuis quelques jours, n’est à mes yeux qu’une version non édulcorée de la bande annonce de Google pour ses lunettes. Je ne doute guère que le monde de Sight sera le nôtre d’ici quelques années.

Programmer ou être programmé… Je me demande si nous n’avons pas déjà une bataille de retard. Si le quotidien, l’urgence aujourd’hui ne serait pas cette tentation de devenir les marionnettes de nos gadgets. Les prisonniers de nos prothèses. Car elles sont si pratiques que c’est sans résister, avec volupté même, que nous plongeons dans le bain. Rien de neuf sous les nuages, bien sûr, ce n’est qu’une nouvelle mise à jour de la « Servitude volontaire », un travers ancestral de l’âme humaine. Aucune raison pour autant de l’accepter avec fatalisme et de ne pas au moins tenter de proposer des chemins de traverse.

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