Penser global, agir…

Je réalise ce soir que depuis des années je me trompe en présentant Mozilla. J’explique que c’est une organisation de gentils hippies dont le but est de rendre le Web meilleur. Affreux contresens, le but de Mozilla n’est pas de rendre le Web meilleur, mais de rendre la vie des gens meilleure. Le Web n’est que le moyen qu’utilise la Fondation pour aller dans ce sens.

Le Web est une vaste terre en friche, et Mozilla veut nous aider à mieux y vivre. En nous donnant des outils pour cultiver la terre, en nous apprenant à utiliser ces outils, en réfléchissant à de nouveaux usages. Le but de la Fondation, ses valeurs, sont assez universelles, et quelle que soit sa culture on peut je pense se retrouver dans ces valeurs, les partager et choisir d’œuvrer ensemble pour les faire progresser. Mais si le but est universel, s’accorder sur le choix des routes pour y parvenir est beaucoup plus compliqué.

Pendant ses premières années, Mozilla a choisi une route essentiellement technique. Créer des outils. C’est un domaine où les référentiels culturels interfèrent peu. On peut débattre pour savoir s’il vaut mieux forger une pelle et une bêche, ou une pelle-bêche. Mais les choix en la matière sont davantage personnels que le fruit d’une histoire collective.

À présent que nous disposons de quelques outils, il est temps de passer à une nouvelle étape : apprendre à s’en servir, et leur inventer de nouveaux usages. C’est ici que les choses se compliquent. On sort du domaine essentiellement technique pour aborder celui des interactions sociales. On quitte le relativement universel pour la multiplication des points de vue en fonction des sociétés et des milieux dans lesquels ont évolué les membres de la communauté. Il est beaucoup plus difficile en ces domaines de s’adresser à tous en utilisant les mêmes mots.

J’ai relevé ces derniers mois deux exemples qui illustrent cette difficulté. Deux cas où, bien que comprenant le but poursuivi, j’ai du mal à suivre le chemin proposé.

Le premier est l’influence de la variante nord américaine du scoutisme sur Mozilla1. Mitchell Baker a récemment évoqué l’influence qu’a eu sur son parcours son passage aux Girl Scouts of the United States of America. Mark Surman, un autre responsable de la Fondation, vient de proposer que Mozilla participe à la création d’un mouvement de scouts du Web. Et il ne s’agit pas là que de paroles. OpenBadges, une des pièces maîtresses de l’investissement de la Fondation dans le secteur éducatif, s’inspire directement des badges certifiant l’acquisition d’une compétence dans certains mouvements scouts. Malheureusement, ce concept de badges et son lien avec l’éducation me semblent plus difficile à expliquer aux francophones avec lesquels je discute. Les éléments de la culture scoute sont sans doute moins partagés dans l’ensemble de la société française. S’en inspirer n’est peut-être pas pertinent.

C’est Mark Surman, encore, qui m’a fait penser au deuxième cas en évoquant la possibilité d’utiliser l’appellation générique de WebMakers pour désigner le programme de soutien à la création sur le Web. C’est un concept que Mark a introduit l’an dernier et qui s’inspire directement du mouvement « make » très actif aux USA depuis fort longtemps. Mark fait aussi référence à l’éthique particulière des adeptes de ce mouvement, souhaitant la transposer au Web. Problème, ce mouvement est encore quasi-inexistant en France, ou n’a du moins ni la forme ni l’ampleur de celui des USA. Quand à l’éthique des makers… Comment dès lors expliquer ce que veut faire Mozilla en promouvant les WebMakers ? Il n’y a même pas de mots français pour désigner le concept, comment expliquer quelque chose que l’on ne sait pas nommer ?

Tout cela m’amène à me demander si Mozilla ne devrait pas introduire un peu de relativisme dans ses plans. Oui, éduquer au Web est important, oui, encourager la création sur le Web est important, je pense que tout le monde au sein de la communauté s’accorde sur ces points. Mais les moyens de le faire ne sont peut-être pas les mêmes partout. Les analogies qui ici éclaireront la démarche l’obscurciront peut-être ailleurs. Je n’aime guère les révolutions culturelles imposées par en haut. Peut-être chaque communauté locale devrait-elle essayer, avec le soutien de la fondation, de s’emparer des questions de l’éducation au Web et de la création sur le Web, et essayer d’y répondre en fonction de son contexte. Ne serait-ce pas finalement l’application de la fameuse formule de René Dubos, « Penser global, agir local » ? Qu’en pensez-vous ?

Comme il n’y a toujours pas de commentaires ici, si vous avez une réflexion sur le sujet à partager, n’hésitez pas à la publier quelque part et à me pinguer, je rajouterai un lien à cette note.


  1. suite à quelques échanges sur Twitter j’avais promis un billet ici sur le sujet. Je l’ai écrit dans ma tête mais n’ai jamais trouvé le temps de le vider sur le clavier, et l’ai à présent oublié. Rajouté à la longue liste des choses que j’espère faire un jour;

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