En attendant le fichage général

Il y a quelques jours, un vieil homme est mort. Rangeant ses papiers, sa famille a retrouvé une carte d’identité, avec sa photo et un autre nom. Un faux qui lui avait permis dans les années 40 d’échapper au STO. Les effets de son utilisation d’une fausse carte d’identité sont encore mesurables aujourd’hui. Elle lui a évité le départ en Allemagne. C’est sous cette identité qu’il a connu celle qui allait devenir son épouse. Son passage à la clandestinité a aussi eu des conséquences funestes pour des membres de son entourage, victimes de représailles.

Cette histoire, narrée par un ami, me laisse songeur. Dans quelques heures, le sénat débattra une dernière fois d’un des pires délires sécuritaire de ce gouvernement, un texte créant une carte d’identité biométrique associée à un fichier. C’est à dire la création d’un gigantesque fichier de l’ensemble des habitants de ce pays. La possibilité pour le pouvoir en place, quel qu’il soit, de connaître intimement la totalité de ses sujets.

Un des mythes fondateurs de la période politique actuelle — depuis la fin de la seconde guerre mondiale — est celui de la Résistance. Pendant les trois ou quatre décennies qui ont suivi la guerre, la majorité des professionnels de la politique se sont réclamés de l’héritage de ces hommes et de ses femmes qui, en leur temps, ont changé d’identité, utilisé des faux papiers, fait des attentats… S’ils avaient perdu, ils seraient restés dans l’histoire comme des terroristes. Le hasard a voulu qu’ils gagnent, deviennent des héros et la caution des politiques ultérieures. On ne peut refaire l’histoire, mais je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’il serait advenu des résistantes, des résistants, et du vieil homme réfractaire au STO, si en 40 l’armée d’occupation avait eu à sa disposition un fichier tel que celui en train d’être voté dans une indifférence quasi-générale.

J’ai beau être naïf, je sais que l’on n’apprend rien de l’histoire. Qu’il est inutile de rappeler, exemples à l’appui, que la possibilité de faire des faux est un moyen, extrême mais indispensable, d’éviter le basculement dans une société totalitaire. On n’apprend rien de l’histoire. À peine vainqueurs d’une barbarie, certains des héros de 45 se sont empressés d’enfiler le costume du bourreau pour, de Sétif à Madagascar, aller reproduire ce qu’ils avaient combattu. Évoquer 65 ans plus tard le danger des fichiers et des cartes d’identité « infalsifiables » est malheureusement inutile. D’autant que ce fichier devient chaque jour plus indispensable à ses promoteurs, à mesure que s’aggrave la crise économiques. Bientôt, de plus en plus de gens n’auront plus rien à perdre. Qui sait ce dont ils seraient capables, poussés par le désespoir. Le pouvoir a besoin d’outils pour se protéger des prochains troubles sociaux et de la contestation. Avec ce fichier, il disposera bientôt d’un puissant moyen de plus de contrôler la population.

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