Fiché

Pour fêter le début du débat sur la Loi Panoptique, je vais vous raconter ma vie, ou plutôt un épisode marquant qui m’est arrivé il y a une quinzaine d’années. Il y a à présent prescription ;-) (du moins pour moi, les fichiers dont il est question n’ont eux sans doute pas disparus).

À l’époque, j’étais développeur le jour, dans des sociétés de service, et activiste le soir, dans des collectifs de soutien aux sans-papiers. On trouvait dans ces collectifs aussi bien des révolutionnaires patentés vivant en squat que d’adorables vieilles dames choquées par les images de violences contre des êtres humains, souvenez-vous de l’évacuation de Saint Bernard. Notre activisme se résumait à des manifestations et des occupations de lieux publics. Les flics avaient mon nom, ils avaient contrôlé à plusieurs reprises mon identité, mais je n’ai jamais été placé en garde à vue, encore moins poursuivi. Mon nom ne devait figurer que dans quelques procès-verbaux classés sans suite, et, évidemment, dans les fichiers des services des renseignements généraux chargés de surveiller les militants de gauche.

Par le hasard de la sous-traitance de sous-traitance, j’ai été amené un jour à intervenir sur le site Web d’un très grand groupe privé, pour mettre en place leur système de publication. Dans ce cadre, j’ai assisté en tant que caution technique à quelques réunions au siège du groupe, dans les locaux de la direction (le site Oueb était géré en très haut lieu). Une situation qui m’amusait, mais dont je ne pouvais guère tirer profit pour mes activités extra-salariales. Je n’avais accès à aucune information confidentielle, et, en aurais-je eu, je ne cachais guère mes opinions et aurait été trop facilement démasqué pour tenter d’utiliser cette opportunité.

Un matin, le client a brutalement rompu le contrat avec le prestataire qui travaillait sur le site, sans préavis ni la moindre explication. Je n’ai jamais vu un projet se finir aussi abruptement. Le prestataire, qui n’avait pas les reins assez solides pour répondre à toutes les exigences de son puissant client, a été content d’être débarrassé d’un contrat qui lui coûtait de l’argent, et l’affaire s’est arrêtée là.

Quelques années plus tard, j’ai croisé un ancien collègue côtoyé sur ce projet, et eu le fin mot de l’histoire. Quelqu’un, chez le client, s’était renseigné sur mon compte, avait découvert que j’étais un infâme gauchiste, et avait provoqué la rupture du contrat pour écarter la menace que je représentais à leurs yeux. Ils n’avaient pas trouvé de manière plus propre de me dégager, car leur démarche était en tout point illégale, probablement dans la forme, mais surtout par sa source. Plus tard, ils ont discrètement révélé ma dangerosité au prestataire, pour qu’il ne fasse plus appel à moi, et l’information a fini par fuiter jusqu’à mon ex-collègue. Tout cela s’est passé discrètement, entre gens du même monde, et je n’ai aucune preuve de ce que j’avance, hormis ce que m’a rapporté ce collègue. Mais l’explication me semble plausible.

Le gros problème que pose cette histoire, c’est que je n’étais connu que des services de police politique. Je n’avais pas de casier, pas de présence en ligne, rien qui aurait pu permettre de découvrir légalement la teneur de mon activisme. Quelqu’un, au sein d’une entreprise privée, a pu avoir accès à des informations. Quelqu’un, au sein des « services » qui détenaient ces renseignements, les a laissées fuiter. Par chance, ça n’a pas eu d’impact, mais ça aurait pu me faire perdre mon boulot, ou me porter préjudice professionnellement. Cette histoire n’a rien d’exceptionnel, j’ai eu connaissance d’autres témoignages de même teneur, comme celui d’un cameraman membre de la LCR, pas vraiment une organisation révolutionnaire, qui, a peine embauché par une antenne locale de FR3, a été « dénoncé » à son rédacteur en chef par les RG locaux. Lui comme moi avons eu de la chance, ça ne nous a pas nui professionnellement. Mais ça n’est pas le cas, par exemple, des nombreuses personnes écartées de postes dans la sécurité à cause de leurs convictions religieuses, jugées trop « radicales ».

Voilà le vrai visage de la surveillance, voilà pourquoi il faut la refuser. Vous avez pris part à une grève, revendiqué en tant que chômeur, soutenu des sans-papiers en lutte dans votre quartier, milité pour le Chiapas ou contre le mariage pour tous lorsque vous étiez étudiant, fréquenté un lieu de culte jugé extrémiste ? Cela suffit probablement pour que vous soyez fichés, et que ces informations puissent un jour être utilisées contre vous, dans un autre contexte. Vous trouvez sans doute normal que la police ait dénoncé un dangereux révolutionnaire qui avait accès au site Web d’un grand groupe. Demandez-vous si vous n’avez vraiment rien à cacher, et si demain, telle opinion proférée un jour par provocation, telle micro-embrouille avec un vigile de supermarché, telle erreur d’homonymie sur une facture de téléphone, ne pourra pas se retourner contre vous. Avec les moyens qu’offrent les technologies de l’information, le fichage ne concerne plus seulement quiconque a un jour distribué un tract ou assisté à une réunion politique. Tous les minuscules incidents de la vie sont des signaux faibles qui peuvent être enregistrés, recoupés, interprétés, surtout mal, et exploités. Qu’ils vous concernent, ou n’importe quelle personne avec laquelle vous êtes en contact.

Tout innocent est un suspect qui s’ignore.

Un remède plus dangereux que le mal

(…) des organisations qui pratiquent le trafic des êtres humains sont liées à des organisations terroristes. Ces organisations seraient-elles moins dangereuses que les dispositions que nous prenons ? (…)

Entretien avec le sinistre de l’intérieur Bernard Cazeneuve à propos de son projet de loi Panopticon
.

Je répond « oui » sans hésiter une seconde à la question de Cazeneuve. Oui, son projet de loi est plus dangereux que toutes les organisations terroristes agissant sur le sol français, plus dangereux que les organisations criminelles auxquelles il prétend s’attaquer.

Depuis la fin de la guerre d’Algérie, en une cinquantaine d’années, les actes terroristes ont fait moins de 150 morts et moins de 1000 blessés en france. Pour abjecte que soit la traite des êtres humains, elle ne concerne chaque année que quelques milliers de personnes en France. En 2012, les accidents de la route ont tué 3653 personnes et en ont blessées 75 851. En 2011, 552 personnes sont directement décédées d’un accident du travail (sans compter les morts de maladies professionnelles). Il ne s’agit pas de nier le danger du crime organisé et des organisations terroristes, mais de le relativiser. Il y a bien plus de risque de mourir sur la route ou au travail que dans un attentat ou un règlement de compte mafieux.

Mais en quoi mettre l’ensemble de la population sur écoute présenterait un danger ? Je suis fermement convaincu que tout pouvoir porte en lui la tentation de l’abus, et que pour éviter les abus de pouvoir, il est indispensable de diluer le pouvoir et de contrebalancer chaque pouvoir par des contrepouvoirs.

Dans le régime français actuel, les contrepouvoirs au couple législatif-exécutif sont peu nombreux. Depuis une vingtaine d’années (la victoire de décembre 95), la société civile peine à peser, aussi bien les progressistes (syndicats) que la réaction (manif pour tous les homophobes). Le pouvoir économique est bien plus souvent le donneur d’ordre du couple législatif-exécutif que son opposant. Quant aux médias, hormis quelques titres comme Le Canard Enchainé, Médiapart et les indépendants qui sauvent l’honneur, ils ne sont dans leur immense majorité que des chiens de garde de l’ordre établi.

Reste l’institution judiciaire. Comme les médias, sa consanguinité est forte avec ceux qui votent les lois et ceux qui les appliquent. Elle n’est de surcroît, dans les faits, que partiellement indépendante de l’exécutif, le Parquet étant aux ordres de la Chancellerie. Mais comme les médias, il arrive aux juges de représenter un réel contrepouvoir aux dérives autoritaires de l’exécutif. On se souvient de l’Affaire des écoutes de l’Élysée. Un président de la république qui met les moyens de lutte anti-terroriste à sa disposition au service de ses basses-œuvres personnelles, comme l’espionnage d’opposants. Une affaire révélée par la presse et dont une partie des responsables ont été condamnés par la justice.

Le projet de loi dit « renseignement » donne au pouvoir exécutif un pouvoir exorbitant : la possibilité d’intercepter toutes les communications électroniques de n’importe quel citoyen. Simultanément, il rend le contrôle de ce pouvoir par l’institution judiciaire extrêmement compliqué et aléatoire. Un grand pouvoir sans contrepouvoir. Le danger de ce projet de loi, c’est donc de briser le fragile équilibre des différents pouvoirs, de donner au gouvernement des prérogatives que rien ne viendra contrebalancer. Sachant que le risque d’être contrôlé et dénoncé est quasi nul, combien de temps un gouvernement, même animé des meilleures intentions au monde, pourra-t-il résister à la tentation d’abuser et de détourner les outils mis à sa disposition pour les utiliser à son propre profit ? Comment s’assurer que les services eux-mêmes n’utilisent pas ces outils pour renforcer leur position d’état autonome au sein de l’État. Les nombreuses manipulations dans l’affaire dite de Tarnac, ou les mensonges des services pour masquer leurs erreurs dans les affaire Merah et Kouachi, ne sont pas là pour nous rassurer.

Le danger des dispositions défendues par Cazeneuve, c’est donc qu’elles font faire au système politique français un pas de plus vers un régime autoritaire, absolutiste, totalitaire. Et ce danger est bien pire que la menace représentée par une poignée d’activistes politiques ou de mafieux.

La Main Rouge

Ce matin, en revenant de l’école, je me suis arrêté chez le marchand de journaux, histoire de voir s’il n’avait pas reçu des nouveautés dans le présentoir planqué dans un recoin de sa boutique où il mélange allègrement la presse d’opinion de gauche et d’extrême droite. Surprise, le présentoir ne contenait que le Figaro et Libé. Le buraliste m’a expliqué qu’un agent de police était passé un peu plus tôt. Il était tombé sur une Une sarcastique qui lui avait déplu, et avait décidé de confisquer tous les journaux et de les remplacer par d’autres titres.

Troublé, je suis entré dans la librairie voisine où je trouve parfois quelques revues. J’avais à peine évoqué l’incident avec la libraire qu’elle me montrait, attristée, les rayonnages où elle se faisait un point d’honneur de toujours proposer les grands noms de l’écologie politique : Dumont, Gorz, Illich… À ma grande surprise, toutes les étagères ne présentaient plus que la couverture d’une unique revue, l’Information agricole. Un représentant de la FNSEA était passé la veille faire du ménage, il avait confisqué certains ouvrages et les avait remplacés par la revue de son organisation. La libraire n’avait rien pu dire, c’était la Loi. Elle m’expliqua qu’en 2014, une loi avait été votée qui permettait à la police d’empêcher l’accès aux sites Web dont elle estimait que le contenu pouvait troubler l’Ordre. Le texte était entré en application début 2015 et rapidement, plusieurs sites avaient étaient bloqués. Les internautes qui essayaient d’y accéder étaient redirigés vers le Ministère de l’intérieur où on leur expliquait le danger du site, et les interrogeait sur les raisons qui les avaient poussés à vouloir le consulter.

La procédure était si simple qu’elle eut rapidement beaucoup de succès. Rapide, efficace, ce blocage des contenus dangereux fut étendu dans les mois suivants. Aux sites critiquant les Élites de la nation. À ceux défendant l’anorexie. À ceux diffusant des informations susceptibles de nuire à la Compétitivité de l’Économie Nationale. La liste des contenus dont la police pouvait ainsi interdire l’accès sans la lourdeur d’une procédure contradictoire devant un juge comporta rapidement plusieurs centaines de cas. Mais, parallèlement, on s’avisa que quelques technophobes, rétifs à l’usage d’Internet, s’informaient encore en lisant des livres et des journaux en papier. Et qu’il serait sans doute utile d’étendre le blocage aux kiosques à journaux, aux librairies et aux bibliothèques. Les syndicats de fonctionnaire de police protestèrent. S’ils ne contestaient pas l’utilité de la démarche, ils demandaient plus d’effectifs pour pouvoir faire quotidiennement la traque aux contenus licencieux chez les distributeurs de papiers. En cette période d’austérité où l’embauche de fonctionnaires n’était pas à l’ordre du jour, le gouvernement hésitait.

Il fut heureusement une nouvelle fois tiré d’affaire par une association citoyenne, la Manif pour tous. Celle-ci avait acquis depuis des mois une expérience en contrôle de la moralité des bibliothèques. Elle disposait d’un efficace réseau de retraités qui épluchaient le contenu des bibliothèques et en faisait retirer tous les ouvrages qui participaient au Déclin de la France en prétendant que l’identité était une construction sociale et non un don du Bon Dieu. Ravi, le gouvernement sauta sur l’occasion et adouba les forces vives de la nation, associations citoyennes comme LMPT ou syndicats d’entrepreneurs comme le MEDEF et la FNSEA : elles pourraient désormais assister la Police Nationale dans sa Mission de choix des contenus que les citoyens ont le droit de consulter. En quelques mois, la nouvelle législation était en place, sans la moindre résistance et à la satisfaction unanime du peuple : après tout, ne s’agissait-il pas de défendre Notre Liberté contre la Barbarie ?

Tout ceci n’est bien entendu qu’une complète fiction, issue de mes délires paranoïaques. Depuis quelques heures, la police a bloqué l’accès à un site, avant que moindre juge se soit prononcé sur le contenu de ce site. Mais nous sommes en démocratie, et ce précédent n’ouvre en rien la voie à quelques dérives liberticides.

Acthésis : prothèse pour activités Web

Mozilla travaille d’arrache-pied pour faire du Web une plate-forme applicative de premier plan, c’est à dire pour permettre aux applications développées avec les technologies du Web et s’exécutant dans les navigateurs d’être aussi puissantes que les applications « natives ». À cet effet, Mozilla enrichit fréquemment la plateforme de nouvelles APIs, offrant des fonctionnalités avancées aux applications Web. Avec l’arrivée de Firefox OS et la volonté de transformer le navigateur en système d’exploitation complet, le nombre de nouvelles APIs a cru rapidement.

Malheureusement, la standardisation n’avance pas aussi rapidement que la technique, et la plupart des APIs créées pour Firefox OS n’ont pas encore été approuvées comme des standards, et ne sont implémentées par aucun autre navigateur. La plupart ne sont même disponibles que pour Firefox OS, et non dans Firefox. Ce qui pose un problème : les applications Web qui les utilisent ne peuvent fonctionner que sur Firefox OS. Ce sont donc pour l’instant non de vrais applications Web, avec ce que ça implique d’universalité, mais des applications spécifiques à Firefox OS, utilisant des technologies Web.

Cette situation n’est pas nouvelle, car c’est souvent ainsi qu’avance le Web : un navigateur implémente une fonctionnalité, elle est ensuite standardisée et implémentée par les autres navigateurs. Et comme le Web est une plateforme géniale, il dispose d’une technique permettant souvent de pallier les problèmes de compatibilité le temps qu’une technologie soit disponible dans tous les navigateurs : les prothèses, ou polyfill. Ce sont des bouts de code qui implémentent une nouvelle fonctionnalité en utilisant celles existantes.

Pour permettre aux nouvelles APIs proposées par Mozilla d’être utilisées partout, nous devons donc créer des prothèses qui les rendent disponibles dans les autres navigateurs. C’est ce à quoi je me suis modestement attelé avec une bibliothèque, Acthesis, qui essaie de rendre utilisable dans tous les navigateurs l’API Web Activity. Celle-ci permet à une application de déléguer certaines activités à une autre application. Chaque applications peut ainsi se concentrer sur une tâche et interagir avec d’autres pour tout ce qui n’est pas son cœur de métier. Par exemple, votre application de courrier électronique pourra communiquer via Web Activity avec celles qui gérent votre carnet d’adresses, vos fichiers, votre agenda…

Les programmes qui prennent en charge une activité l’indiquent à un registre central. Une application souhaitant déléguer une activité interroge ce registre, qui répond avec la liste des prestataires disponibles. L’utilisateur choisit un de ces prestataires, qui est alors lancé, et une réponse est éventuellement envoyée à l’application initiale. Dans le cas de Firefox OS, le registre central jouant l’intermédiaire entre les applications est l’OS lui-même. Pour ma prothèse, j’ai choisi de passer par un serveur Web. C’est la solution la plus portable, mais elle présente quelques inconvénients (en particulier elle ne fonctionne pas lorsque le navigateur est hors ligne). Une alternative serait de proposer la prothèse sous forme d’extension pour les navigateurs.

L’utilisation d’Acthésis implique donc de disposer d’un serveur et de configurer toutes les applications pour l’utiliser (WebFinger pourrait probablement être ici de quelqu’aide) Par ailleurs, je ne gère pour l’instant pas de notions de droits d’accès, donc le serveur doit être personnel.

Acthésis est avant tout une démonstration pour valider la possibilité de créer de créer des prothèses pour certaines des APIs développées par Mozilla pour Firefox OS. Je pense que le jeu en vaut la chandelle, mais j’attend à présent des retours.

Accessoirement, j’utilise aussi cette bibliothèque pour des démonstrations (tout ce que je sais faire) de communication entre les applications de Cozy Cloud. J’ai dans mes tiroirs un prototype fonctionnel de communication entre la messagerie et le gestionnaire des fichiers. Il permet d’attacher à un nouveau message des fichiers stockés dans dans son nuage personnel, et d’enregistrer dans son nuage les pièces jointes des messages reçus. Le gestionnaire de fichiers étant, grâce à ce module complémentaire, capable de recevoir et partager des fichiers via des Web Activities, toute autre application externe à Cozy peut utiliser ce mécanisme pour accéder à un de mes fichiers stockés dans le nuage.

À titre expérimental, j’ai commencé à implémenter d’autres APIs dans Acthésis : - MozAlarms permet de créer des alarmes qui lanceront une application et lui feront exécuter une tâche. Par exemple, une application de lecture de flux RSS pourra être réveillée toutes les heures pour récupérer les nouveaux articles parus dans les flux, les enregistrer, puis se rendormir ; - Simple Push permet d’envoyer à une application des informations sans qu’elle les ait demandées.

Ces deux APIs posent cependant un problème : la prothèse ne peut fonctionner que si l’application est déjà ouverte dans un onglet du navigateur. Pour résoudre ce souci, il faudrait soit avoir une application toujours ouverte qui jouerait un rôle d’intermédiaire et ouvrirait à la demande les autres applications dans de nouvelles fenêtres, soit implémenter la prothèse sous la forme d’une extension pour les navigateurs. Une solution moins portable et moins universelle, mais qui rendrait la prothèse plus proche des fonctionnalités émulées.

Voilà. Quelqu’un a un avis ?

Charlie

« J’essaie de me rassurer en me disant que lesgens pleurent davantage l’assassinat d’une partie de leur enfance (RécréA2) qu’un torchon réac ». J’espérais me débarrasser de mon malaise en 140 caractère et pouvoir retourner à mon code, mais comme je vois que tout le monde a retrouvé aujourd’hui le mode d’emploi de son carnet, je m’en voudrais de ne pas apporter ma voix à la cacophonie.

Les histoires d’A…

J’ai commencé à acheter Charlie Hebdo et le Canard Enchainé un mercredi matin au printemps 1994. Une élection approchant, j’avais décidé de m’intéresser un peu à la politique. Je n’ai plus la moindre idée de pourquoi mon choix s’est porté sur ces deux titres. Je leur ai de ce jour été fidèle tous les mercredis pendant des années.

J’ai acheté Charlie pour la dernière fois le 17 janvier 2001, date du mythique éditorial de Philippe Val décrivant les internautes comme « des tarés, des maniaques, des fanatiques, des mégalomanes, des paranoïaques, des nazis, des délateurs, qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, leurs haines, ou leurs obsessions ».

Entre les deux… Charlie a très largement contribué à l’éclosion de ma conscience politique. Je suis à peu près sûr que c’est grâce à lui que j’ai découvert les contacts qui m’ont mis sur la voie d’une grosse décennie de militantisme politique. Une vraie histoire d’amour qui s’est mal finie. À mesure que je me formais une conscience, les leçons serinées par Val à longueur d’édito me paraissaient de plus en plus pesantes. Il y eut son soutien à l’OTAN pendant la guerre du Kosovo. Son lâchage dégueulasse de Patrick Font (quels que soient les crimes que celui-ci ait commis). D’autres trucs que j’ai oubliés. Et bien sûr son aversion pour le Net alors que la blogosphère vivait son âge d’or.

Un amour déçu, donc, par la faute d’un individu (je sais que toute le rédaction était loin de partager ses opinions, mais c’est lui qui tenait la barre et emmenait le navire vers des eaux qui ne m’intéressaient plus)

Ma relation à Charlie Hebdo est donc chargée d’émotion. Un amour de jeunesse qui m’a beaucoup déçu et auquel j’en veux, mais pour lequel je garde une vague affection en souvenir du bon vieux temps. Affection aussi pour quelques-un de ses piliers. Luz, heureusement réchappé du carnage, que j’avais croisé une fois ou l’autre à l’époque. Cabu surtout. Pas celui de Dorothée (je me suis toujours demandé ce qu’il foutait là), mais celui de Pilote et de Droit de réponse (souvenirs inventés, je ne suis quant même pas assez vieux pour avoir connu ça à l’époque, mais l’ai découvert et adoré bien plus tard), Cabu du Grand Duduche, Cabu dont, hormis le nouveau beauf, les dessins dans le Canard étaient toujours aussi frais… La mort de Cabu m’a fait beaucoup de peine.

Voilà pourquoi, malgré ce qui suit, le massacre de la rédaction de Charlie m’a bouleversé.

Je ne suis pas Charlie

L’humour, comme toute forme d’expression, est, ou peut être, politique. Humour de résistance sous une dictature, humour contribuant à la cohésion d’un groupe en moquant ceux qui n’en font pas partie. L’humour peut aussi être un instrument au service de l’oppression, une forme « douce », insidieuse, de l’oppression. Une blague misogyne, ça peut être drôle. Des blagues misogynes en continu, à longueur de journée, c’est un moyen, pas forcément conscient, d’entretenir l’ordre patriarcal, de rappeler aux femmes, aux homosexuels, aux arabes… qui a le monopole de la violence symbolique. Je suis donc en désaccord avec Luz quand, dans un récent entretient, il minimise la responsabilité des gribouilleurs de petits mickeys. Les humoristes ont pour moi une responsabilité dans le façonnage de l’opinion publique. Ils peuvent choisir de contribuer à consolider l’ordre symbolique, ou à le dynamiter. Le Charlie des années soixante-dix était probablement un dynamiteur. Le Charlie de 2014 contribue, de mon point de vue, à renforcer certaines discriminations.

Je suis anticlérical pratiquant. Je n’aime aucune religion, et combat leurs prosélytes. Mais si, dans l’absolu, je range toutes les religions dans la même poubelle, dans la pratique je fais quelques différences entre leurs adeptes. Non en me basant sur une analyse des textes, mais plutôt sur le contexte historique et politique. Le monde est dominé par l’« occident » dont le christianisme est la religion officielle. Avec beaucoup de nuances, mais globalement le christianisme est dans notre société la religion des dominants, des oppresseurs. Cette influence est sans doute en perte de vitesse en France, mais elle a tellement modelé notre société qu’elle ne peut être niée. Dans ce contexte, quelle que soit l’aversion que j’ai pour l’Islam, je ne peux faire abstraction que c’est la religion d’une partie de la population qui est encore aujourd’hui opprimée, et qu’en tant que telle, elle est pour ces gens une forme de résistance. S’ils préfèrent revendiquer une identité religieuse plutôt qu’une identité de classe, s’ils préfèrent s’en remettre à l’Islam plutôt qu’au Communisme, c’est en partie de notre faute, nous les militants de Gauche, qui n’arrivons plus à créer de l’espoir en une transformation de ce monde-ci pour en faire un truc un peu plus juste.

Aussi, je pense que si, dans l’absolu, l’Islam doit être la cible de nos attaques tout autant que le Christianisme, dans la pratique et compte tenu du contexte, un acharnement dans la satire des musulmans contribue au maintien des discriminations dont sont victimes nombre d’entre eux en france, non parce qu’ils sont musulmans, mais parce qu’ils ont de lointaines origines extra-européennes. Car c’est l’autre point. L’extrême droite a depuis fort longtemps troqué ses discours racistes pour des tirades contre l’Islam. La cible est toujours la même, et peu de gens sont dupes, mais cette mutation sémantique a contribué à un renouveau du racisme, sous les oripeaux de l’islamophobie. Critiquer l’Islam est donc devenu aujourd’hui extrêmement casse-gueule, tant le risque est grand de contribuer à renforcer le racisme ou les discriminations. Ça ne signifie pas qu’il faut s’abstenir de toute critique. Mais qu’il faut le faire en essayant de ne pas apporter des grains à moudre au moulin des fachos.

J’estime que Charlie a mal négocié ce virage. Peut-être par refus d’accorder une valeur politique au message véhiculé par le journal. Peut-être se sont-ils fait piéger par la publication des caricatures de 2007, et se sont sentis obligés de faire toujours plus fort pour ne pas être accusés de reculer. Je ne sais pas. Mais je sais que pour moi le Charlie de 2014 ne cherche plus à bousculer le désordre établi, mais bien plutôt à le renforcer. Et pour cette raison, je ne suis pas Charlie.

Malaise et beaucoup de questions

De cette analyse de ce qu’était Charlie découle mon malaise face au slogan « je suis Charlie ». Les gens qui l’affichent connaissent-ils et adhèrent-ils à la ligne éditoriale réactionnaire du journal ? Ou à un journal fantasmé, jamais lu mais faisant partie de la culture générale commune ? Et si c’est le cas, quelle est la tronche du fantasme ? L’héritier de Hara Kiri (que, soit dit en passant, pas grand monde ne doit connaitre de première main) ? Le défenseur auto-proclamé de la Liberté de la Presse qui a publié les caricatures ? Les mots ont un sens. Exprimer sa compassion aux proches des victimes, défendre la liberté d’expression, ce n’est pas la même chose que de se revendiquer de la ligne éditoriale d’un journal. Je ne peux m’empêcher de me demander ce qui se serait passé si la cible des fanatiques bas du plafond n’avait pas été Charlie Hebdo mais Valeur Actuelle ou Minute.

Dernier point, je m’interroge sur l’ampleur des mobilisations en réaction au massacre du 7. Je ne comprend pas.

Je ne crois pas que le massacre nous choque à ce point à cause de la proximité. Bien d’autres faits divers tragiques nous atteignent moins, alors qu’ils serait plus simple de s’identifier. N’importe quel accident impliquant des enfants devrait nous remuer en tant que parents. Ça n’est pas le cas. Je ne crois pas non plus qu’il s’agisse directement de défendre la liberté d’expression. D’abord parce que l’attaque du 7, pour horrible qu’elle soit, n’aura que très peu d’impact sur le degré de liberté d’expression dans ce pays. Elle aura une influence, je ne le nie pas, mais comme de nombreux autres faits. Chaque fois que la liberté d’expression est attaquée, par exemple parce que Facebook ou Apple censurent un contenu, notre réaction est dérisoire. Certes, les actions des GAFA sont moins horribles qu’un bain de sang, mais leurs conséquences sont bien plus surement funestes. J’ai l’impression que quelque chose d’autre se joue, mais je peine à l’identifier. Ou refuse de le faire.

Pour que tant de personnes se sentent aussi touchées, sans-doute l’attentat a-t-il touché à quelque chose d’intime, à une identité inconsciente. À certaines valeurs que l’éducation et la propagande ont réussi à inscrire profondément en nous. Des saloperies petites-bourgeoises que nous n’avons pas encore réussi à extirper de notre crane. Oui, justement, notre identité de petit-bourgois. Bon, là c’est très flou donc je ne m’enfoncerai pas davantage.

Dernier dernier tiret, je crains que les rassemblements de soutien à Charlie Hebdo ne soient surtout un nouveau marqueur renforçant un clivag au sein de la société. On nous somme de choisir notre camp. Y aller c’est être avec les Bons. Ne pas y aller, c’est être dans le camp des barbares. Il en est de même des minutes de silence nationales. Refuser de s’y associer, c’est être aussitôt soupçonné de ne pas suffisamment condamner le massacre, donc en devenir complice. J’ai horreur qu’on m’impose ce genre de choix sans nuance. Et je pense que beaucoup de gens, parce qu’ils ne se sentent pas concernés par les deuils officiels, vont se sentir rejetés encore davantage, vont se sentir encore un peu moins égaux.

Mais tout cela est encore obscur, je vais aller butiner un peu ailleurs pour essayer d’y voir plus clair.

Fork me on GitHub